Buenos Aires, témoigner d'une ville en crise [annexes]
Annexe
Au titre d’exemples concrets de la discrimination spatiale, je voudrais présenter deux expériences distinctes, de projets qu’on pourrait dire urbains, qu’il m’a été donné de suivre.
Rapport de Stage
Rédigé comme un rapport d’activités, il rend compte de l’acquisition d’une expérience professionnelle.
« Vous qui entrez ici, laissez toutes espérances »
La divine comédie de Dante
Projet de construction de 38 « viviendas »
Dès mon arrivée, j’ai participé à la constitution de ce que mes camarades ont intitulé un corps technique composé de 4 architectes, 3 comptables, 2 avocats et 5 assistants sociaux. Nous avions à charge l’élaboration d’un dossier et ensuite de le faire valoir auprès de la Commission Municipale de la Vivienda (organisme public responsable, en principe, de la distribution des fonds alloués à la construction sociale).
38 familles se sont organisées, grâce à un cadre politique, en 3 coopératives (Vecinos Luchadores, Venceremos, 20 de diciembre) immatriculées et donc reconnues par la C.M.V. Du même coup, elles se sont converties en commanditaires pour notre équipe interdisciplinaire et à raison de deux réunions hebdomadaires, le programme des nécessités sociales à satisfaire fut rapidement détaillé selon nos différents champs d’expertises.
Les familles avec lesquelles nous avions engagé les démarches administratives révélèrent, aux assistants sociaux notamment, lors des travaux préalables de constitution d’un cahier des charges, l’étendue de l’urgence sociale dans laquelle le pays entier a été précipité depuis la dévaluation de la monnaie argentine. Certaines d’entre elles comptent jusqu’à 12 membres et réunissent 3 générations, elles se sont reportées depuis la crise de 2001 sur des emplois de subsistance comme la vente ambulante de « maté », le cirage des chaussures de cuir, la vente de journaux alternatifs (hechos1), mais essentiellement la collecte du carton et sa vente au poids à des usines de retraitement2. Cette dernière activité vivrière décide de leur habitat actuel constitué de cartons et de leur localisation à proximité des usines de recyclage (la collecte se faisant de nuit l’épuisement les prend immédiatement celle-ci terminée).
La loi 341 du 24 février 2000 du code de l’urbanisme argentin et en particulier l’amendement 964 de septembre 2002 et ses articles additifs 13 et 14 spécifient la procédure légale que mes compagnons professionnels et moi-même avions entrepris de suivre, soutenus dans cet effort de manière plus militante par les 8 coopératives du Polo Obrero3. Ce fastidieux cheminement institutionnel prévu par la politique municipale de construction de viviendas aurait dû permettre l’attribution d’un prêt de 200.000 Pesos soit l’équivalent de 60 000 Euros à chaque coopérative. En principe, cette aide à la construction sociale débloquée sur un budget municipal du « Grand Buenos Aires » (le cône urbain) de 40 millions de Pesos vise, à l’échelle urbaine, à l’intégration d’une périphérie industrielle démantelée, résidu de la politique de développement de Péron ce qui implique à une échelle architecturale la réhabilitation d’entrepôts (galpones) désaffectés en logements, et ceci en mettant à contribution la bonne volonté et le savoir faire de chacun selon les modalités de l’auto-construction.
Mais aucune des infrastructures vacantes, soumises à l’approbation de l’architecte général de la CMV, Daniel Bequi, ne semblaient satisfaire les critères toujours renouvelés. Ainsi, nous avons commencé par repérer des « manzanas » non construites (terrains fiscaux), puis des usines hypothéquées par leurs propriétaires faillitaires et enfin des édifices publics abandonnés. Au terme d’un mois de tractations infructueuses, mais ayant malgré tout ralliée à notre cause Mathilde Sosa, la responsable des affaires sociales de la commission (par ailleurs camarade du Partido Obrero), nous avons pris la décision d’occuper deux jours par semaine les bureaux de la CMV pour interpeller directement les pouvoirs publics.
Malheureusement, paralyser un organisme public paralytique n’est pas particulièrement efficient et la détermination s’amenuisant, nous ne fîmes finalement que perdre du temps. C’est alors que le « Partido Obrero », par la voix de certains de ses membres, réclama une disponibilité accrue du regroupement de professionnels pour ce type d’activisme et que se firent jour des dissensions non de visées mais de menées politiques. Deux psychanalystes, ayant répondus parmi les premiers à l’appel de volontaires du Partido, furent exclus du corps technique, lors d’une cérémonie fort théâtrale, pour avoir allégués que le cadre politique qu’il offrait n’était finalement qu’un frein à l’aboutissement du projet. L’association de professionnels fit corps, pour la première fois, derrière leurs collègues démissionnaires, s’ensuivit une solidarisation sans faille conclue par une défection brutale.
L’échéance électorale se profilant, les cadres du Partido Obrero s’y consacrèrent exclusivement, et les coopératives furent enrôlées dans le Polo Obrero pour y participer aux basses œuvres militantes. A titre informatif, l’aventure présidentielle de l’organisation qui compte 8000 militants actifs, s’est soldé par 0.7% au scrutin, non sans avoir auparavant rejeté les propositions de front unitaire occasionnel de différents partis pourtant d’une même orientation idéologique.
A l’heure qu’il est4, le Partido Obrero se remet difficilement de ce cuisant échec électoral, l’équipe de fonctionnaires de la CMV vient d’être remaniée, le corps technique est démembré et les familles habitent toujours les cartons de la calle Iguazu. Gabriela, Diego et moi-même avons pris l’initiative d’organiser un concours d’idées (fondé sur le programme existant) adressé aux étudiants de la Facultad de Arquitectura, Diseño y Urbanismo et de solliciter l’assistance d’enseignants pour la composition d’un jury, signataire du projet lauréat et de son permis de construire.
Ce premier volet du travail accompli avec les coopératives s’est étendu du 6 Mars au 12 Juin 2003. Désemparés mais pas résignés, ces camarades étudiants et moi-même avons redoublé les démarches auprès de différents enseignants de la faculté, en vue de recevoir leurs appuis et relais dans notre entreprise manifestement échouée. Simplement plein de notre bonne volonté, nous sommes parvenus á convaincre Carlos Colovita5 et Stanley Kullock6 de la nécessité d’animer un atelier dont le titre serait « Proyecto Obrero7.»
Suite á un intensif affichage, les premières réunions convoquées á 20h les vendredi furent encourageantes, puisque 53 étudiants se présentèrent très déterminés á agir.
Par ailleurs, nous fûmes avisés, le 20 juin, par l’intervention de Carlos Lebrero8 de la proximité de l’engagement du nouveau gouvernement dans la voie d’une politique keynesienne de grands travaux de financements mixtes. Cette politique viserait en premier lieu la conclusion des chantiers restés paralysés lors de la crise de 2001, puis dans un second temps, la construction de logements sociaux. Sous l’impulsion de l’Etat, en la personne de Julio De Vido son ministre de Planification Fédéral, Investissements Publics et de Services, relayé par les organismes publics municipaux que sont les CGP pour la coordination de l’opération, et le FONAVI (Fond National de la Vivienda) associé á certaines banques (dont Banco Nación) pour ce qui est du financement de l’initiative, s’engagerait sous peu une ambitieuse politique du logements.
Ces informations se virent confirmées par la voie officielle du ministre compétent puis par deux articles qui parurent consécutivement dans le journal Clarín les 22 juin et 20 juillet9.
Le premier communiqué stipulait le déblocage public d’un fond de prés de 270 millions de Pesos (soit approximativement 540 millions de francs) en vue de terminer les chantiers de 19.416 logements mais des chiffres associés á cette démonstration de bonne volonté donnaient á mesurer l’ampleur du travail encore á accomplir10.
Le second article du 20 juillet annonçait l’investissement, en un an, de 1.250 millions de Pesos dans la construction de logements sociaux et précisait la hauteur des participations des acteurs financiers (AFJP : structure publique dépendant des CGP, banques, chambre de commerce de la construction, fonds de pension, mutuelles).
Le fait d’avoir disposé de la primeur de ces informations eut pour effet de réorienter nos requêtes, avant même que les directives réaffectant les compétences ne parviennent aux organismes concernés.
Alors que nous nous heurtions á une inentamable fin de non-recevoir de la part de la CMV, nous nous sommes invités dans le CGP 4, sans aucune difficulté, sous couvert de la présentation d’une étude11. Le CGP 4 est en charge d’un des quartiers déshérités du cône urbain de Buenos Aires. Situé au sud de l’agglomération, il comprend un des centres de retraitement des cartons (CEAMSE) et la calle Iguazu, lieu de nos réunions. L’architecte Horacio López Gaschetto nous accueillit dans son bureau de directeur du CGP, á bras ouverts, ravi de l’attention inattendue que mes compagnons architectes et moi-même lui prêtions.
Notre rapport d’analyse recensait méthodiquement les édifices á l’abandon ou simplement vacants conséquence de la déshérence industrielle, évoquait la construction de la ligne de métro H comme l’armature d’un prochain et certain développement du quartier et enfin interrogeait une possible urbanisation de la villa 21 (ville fantôme de près de 30.000 habitants au bord du bras de fleuve Riachuelo).
Horacio López Gaschetto partageait en tous points notre constat… mais cela ne relevait pas de son ressort les terrains abordés avaient été vendus voire cédés par le FONAVI á la puissante « Corporación Sur » sous Menem, et le financement du logement social dépendait du bon vouloir de la CMV. Sur ces entrefaites, après l’avoir déploré comme il convient en sa compagnie, nous l’abandonnâmes á son impotence très provisoire.
La réunion qui fit suite, le 25 juillet, fut, elle aussi, riche d’enseignements. Ezequiel Zapiola12 détailla le mode d’habité en vigueur dans les villas miserias et l’exposé de Kullock nous permis d’évaluer combien le code de l’urbanisme13 portegne en était distant dans les usages qu’il induisait. Néanmoins, les densités désirées par les planificateurs et attribuées aux diverses zones14 dessinaient une indubitable volonté politique de procéder á un rééquilibrage urbain.
Effectivement, Buenos Aires fut frappé, au 19eme siècle, par des épidémies de peste et de choléra qui provoquèrent l’exode au nord de la ville des grandes familles de l’oligarchie. Depuis ce temps la capitale argentine est restée dissymétrique. Aussi, pour encourager la construction au sud de la ville le texte de loi prévoyait une densité accrue de 25% dans toutes les zones au sud de la Avenida San Juan.
Forts de ces nouvelles informations et sur l’exhortation d’Ezequiel Zapiola nous avons commencé le travail sans tarder davantage. Considérant la trame de 8 mètre 66 sur rue de l’archétypique casa Chorizo comme la largeur de parcelle la plus probable, toutes les combinaisons de profondeur de parcelle et densité (selon les zones) furent recensées et distribuées á chaque étudiant. Ce dernier ayant pour objectif la complète exploitation du FOD relativement au FOT15 et le meilleur rapport R= h / d16.
Les séances de travail suivantes s’attachèrent á perfectionner l’habitabilité et la fonctionnalité des différents projets, tachant á toutes fins de gagner de l’espace sur un même terrain, tout en respectant un code de l’urbanisme très restrictif.
Alors que nous étions des milliers á réclamer l’abrogation des lois de Punto Final, qui amnistient les tortionnaires de la dictature militaire, je rencontrai Guillermo, place de mai. Ce camarade du Partido Obrero est un pilier inébranlable de la lutte coopérative, ainsi qu’un puit intarissable d’expériences militantes. Il habite lui-même dans une casa tomada et a participé á l’origine de la lutte pour le droit au logement.
Il m’apprit l’excellente nouvelle : après une occupation de deux jours, la CMV a accédé á la demande d’adjudication immédiate de la parcelle de Monte, satisfaisant, par là, la revendication de la coopérative « 27 de Febrero.»
Les implications se répercutèrent immédiatement tout au long de la chaîne, l’espoir et la lutte furent relancés, 5 nouvelles coopératives se constituèrent, et l’urgence rendit notre préalable travail d’atelier indispensable.
La parcelle correspondante au 3234 de la calle Monte se situe au sud de la Avenida San Juan entre l’ancien abattoir (mercado de Matadero) et le Riachuelo. Cette localisation lui permet de prétendre au 25% de densité supplémentaire. Sa zone E3BII autorise une densité 3 (+0.75) et 15.5m de haut pour l’édifice selon le recul du milieu de la rue á la ligne officielle. Ce terrain constructible, même si déclaré en zone inondable, dispose des 8 mètres 66 de large, que nous lui avions supposé, et s’étend sur 46 mètres de long.
La CMV a procédé á la taxation immédiate et propose un crédit á hauteur de 96.000 Pesos remboursables sur 20 ans par traites mensuelles de 400 Pesos, auxquelles viennent s’ajouter 5% soit 4800 Pesos17. L’agence immobilière, qui lors des premières tractations réclamait 102.000 Pesos pour l’achat du terrain, exige fermement, depuis qu’elle a pris connaissance de ce que son acheteur n’était autre qu’une coopérative et de son mode de financement, 110.000 Pesos.
La coopérative 27 de Febrero est formée de 18 familles très entreprenantes. Outre les fêtes et tombolas clandestines (quiniela) qu’elle organise de temps á autre, elle s’est spécialisée dans la confection et vente ambulante d’empanadas, sorte de chaussons de viande, et salade de fruit ou sangria. Ces diverses activités lui permettent de subvenir á ses besoins immédiats, de payer régulièrement sa part du loyer de l’immeuble de la calle Chilavert et de mettre de coté quelques 600 pesos par mois.
Toute la difficulté architecturale réside dans l’adaptation du modèle de 8 mètres 66 pour 45 de long que nous avions étudié dans cette zone pour 12 familles et non 18. Si le gabarit reste le même, toute la distribution intérieure est á revoir. Par ailleurs, les obligations légales d’un 19éme logement prévu pour el encargado del mantenimiento (concierge) et de l’ajout de cages d’ascenseurs pour desservir les étages (au delà du troisième), nous inciteront á tenter de contourner le code de l’urbanisme. Celui-ci établit que le rapport R = h / d est de 1.5 lorsque des pièces « de estar » (séjour, chambres) sont en façade. Par contre, il peut être élevé á 4 si ce n’est pas le cas (moins de 50% des chambres en façade). Si le doublement du coefficient permet d’exploiter toute la hauteur autorisée dans la zone E3BII et d’augmenter considérablement l’emprise au sol sur la parcelle, il implique á l’échelle architecturale de solutions ingénieuses d’éclairage indirect18.
Lors du premier repérage un petit monsieur rassis répondit á la cloche que j’agitai á travers la grille. Il ne prit jamais la peine de l’ouvrir et tressaillit lorsque je demandais á entrer. Hugo vit de la vente des plantes qu’il cultive au soleil du terrain et finalement ferait certainement un bon chargé d’entretien. Trois maisonnettes sont étalées sur la longueur de la parcelle. En conséquence, le chantier comportera une phase démolition ou pas selon le passage de la linea de basemente (ligne déterminant l’étendue sur la parcelle des fondations et de constructions en rez de chaussées)
La Comision Municipal de la Vivienda est l’organisme responsable d’exécuter les programmes de logement, destinés aux familles qui habitent la Ciudad de Buenos Aires, et dont les ressources sont insuffisantes. La loi 24464 spécifie que les moyens avec lesquels comptent la CMV proviennent essentiellement des fonds attribués par el Gobierno de la Ciudad de Buenos Aires et des apports del Estado Nacional par le biais de sa structure de financement le FOndo NAcional de la VIvienda (FONAVI).
La privatisation de l’essentiel des biens fonciers qu’administrait le FO.NA.VI, à réduit à néant tant sa capacité de financement que la capacité d’initiative de la CMV. Cette dernière se voit donc engagée dans la recherche de capitaux privés pour satisfaire ses prérogatives. La décade Menemiste organisa le retrait effectif de « l’Etat nation » de la politique du logement ce qui eut des conséquences sociales dramatiques.
A Buenos Aires, 100.000 familles sont sans logements. Par ailleurs, les milliers de familles qui se concentrent dans les 15 Villas Miserias et le 2 Nucleos Habitacionnal Transitorios (NHT) n’ont pas accès aux réseaux de services dits publics19, faute d’infrastructures. La première conséquence de la politique néo-libérale des année 90 en matière de logement fut le doublement de la population des Villas de Emergencia, de telle sorte, qu’aujourd’hui elle représente, selon les estimations les plus optimistes, 4% de la population total du cône urbain.
Face au constat désastreux du démantèlement de l’Etat, c’est depuis les entités territoriales inférieures que se reconquerra le droit au toit. Avec pour interlocuteur el Gobierno de la Ciudad de Buenos Aires et en particulier ses antennes déléguées dans chaque quartier : los Centros de Gestion y Participacion.
Quelques semaines s’étaient écoulées depuis notre dernière visite á Horacio López Gaschetto. L’heureux promu du programme de décentralisation administrative du « gouvernement de la cité de Buenos Aires », trônait dans un bureau qui avait changé d’allure, et dont la porte était déjà plus dure á franchir, encombrée qu’elle était par les fraîches recrues. Le bureau de son odieux collègue où présidait un portrait de Menem avait été vidé. Nous n’eûmes pas de mal à nous rappeler à son bon souvenir, et après avoir discuté, un instant, de la revalorisation de ses fonctions, de la réaffectation de son rival dans une obscure administration, nous en vînmes à ses nouvelles attributions. Horacio López Gaschetto ne se résolvait pas à attribuer la raison de notre premier passage à un pur concours de circonstances et manifestement cherchait à déterminer d’où avait transpiré l’information de sa promotion avant qu’elle ne prenne effet. Sa perplexité nous donnait un ascendant qui nous permis de l’inviter à reconsidérer, à l’aune de ses récentes responsabilités, l’étude urbaine qui avait fait l’objet de notre premier exposé.
Gravement, il compulsa le dossier pour se le remémorer, il s’attardait sur certaines de nos hypothèses, notamment deux d’entre elles. Celles qui proposaient l’urbanisation des terrains en friches du CEAMSE et le réaménagement du Parc de los Patricios. Il nous apprit, que dans ces deux cas, du moins, ce que l’étude appelait de ses vœux, était en passe de réalisation. La construction de 78 viviendas était projetée. Exactement où nous l’avions préconisé, dans l’espoir de contenir la poussée qu’exerce la villa 21, la ville précaire, sur la zone industrielle et la ville constituée. Le parc de los Patricios, quant à lui, allait faire l’objet d’un concours d’idées adressé aux jeunes architectes, sur l’emprise de l’ancien jardin zoologique conformément à nos premières esquisses. Sur ceux, il ordonna à l’un des nombreux assistants, qui se pressaient à l’entrée, d’aller procéder à une série de photocopies. Il s’agissait de la procédure d’inscription et du programme du concours20. Quand fut servi le café, nous avons abordé le terrain de Monte. Plus précisément, dans quelle mesure les services des « Centres de Gestion et Participation » pouvaient venir en aide à la construction.
- « Essentiellement », nous dit il « Les CGP se cantonnent au maintien des voiries et espaces publics, mais… une école d’art vidéo de Philadelphie a rouvert un entrepôt non loin dans la calle Monte ce sera, pour nous, l’occasion de refaire le pavage du trottoir et de revoir l’éclairage, enfin de déployer toute une logistique encombrante… »
Par ailleurs, il nous engageait fermement à participer avec la coopérative à une réunion d’information sur les conditions d’accords de prêt à la construction, qui se tiendrait, ici même, dans dix jours.
Pour le garder dans de bonnes dispositions à notre égard, nous lui confiâmes l’étude urbaine en espérant qu’il retrouverait lieu d’en faire bon usage.
Le 8 septembre, se tinrent les réunions d’information, la salle appartie n’accueillant pas les 70 que nous étions. Elles furent aussi décourageantes que redondantes. Aux cotés d’un représentant de l’AEV21 était délégué un fonctionnaire du CGP qui, après avoir détaillé le complexe montage financier, débita d’un ton monocorde les innombrables conditions á satisfaire pour prétendre á un prêt á la construction. Il s’avérait que le financement mixte des AFJP22 et de Banco Nación proposait des crédits au taux impraticable de 13% qui s’adressaient directement aux classes moyennes, leurs supposant un salaire mensuel d’approximativement 1900 Pesos pour une côte de remboursement de 30% de celui-ci (soit 576 Pesos mensuels).
La coopérative 27 de Febrero a contracté un prêt et procédé á un premier versement pour l’achat du terrain de la calle Monte. Les documents techniques nécessaires á la construction ont été élaborés et les premières démarches auprès des entreprises de matériaux de construction ont été engagées23. Mais elle est, pour lors, toujours á la recherche d’une aide financière á la construction.
Cette expérience, même si elle ne déboucha pas sur la construction de 38 viviendas, comme le laisse supposer son titre, fut pour moi l’occasion de m’initier aux mécanismes de la procédure légale de construction en Argentine, de suivre ses modifications dans l’attribution des compétences aux différentes échelles territoriales, et d’étudier le rôle prépondérant du secteur de la construction dans la relance d’une économie en crise. Par ailleurs, elle m’enseigna la persévérance et la solidarité indispensables á toutes luttes coopératives, pour la reconnaissance par l’appareil d’état, d’un droit légitime au logement.
L’occupation de l’hôtel Bauen
En février 2001 est décrété la faillite définitive de Solari S.A. L’entreprise de gestion toute aussi obscure qu‘audacieuse de l’hôtel Bauen qui est situé au cœur de Buenos Aires, à la croix « de las Avenidas Callao y Corrientes ».
Le paiement des arriérés de salaires, s’élevant à 120 000 pesos et promis suite à une lutte syndicale aux 70 employés renvoyés, ne fut jamais versé. Le vendredi 21 mars, 40 des anciens employés, réunis dans la coopérative « Callao », ont pris possession de la partie de l’hôtel fermée depuis deux ans.
Samedi après-midi, je revenais d’une projection d’Aphaville, quand je suis entré à mon tour dans le premier des 7 salons luxueux de l’hôtel, j’ai rencontré Gustavo, Roberto et Juan dans le fond du dernier ils étaient attablés dans le vide et mangeaient des biscuits en faisant de grands gestes. On aurait juré trois marins inventant la destination d’un navire qui largue les amarres.
La remise en fonctionnement de l’hôtel de 19 étages devait se faire par étapes verticales selon Gustavo, le président de la coopérative, Roberto, quand à lui, recensait toutes les sortes d’aides du voisinage qu’elle pouvait escompter et la plainte avait été prise en charge, le matin même, par « el Movimiento Nacional de las Empresas Recuperadas » que représentait Juan.
J’avais du mal à avouer que seule la curiosité m’avait amené jusque-là et comme pour ne pas être en reste quand le silence se fit, j’en vins à parler, aussi vivement que mes rudiments de castillan me le permettaient, de la légitimité supplémentaire qu’un projet culturel quelconque confèrerait à l’occupation du lieu.
Cette constatation, certes juste, semblait courte. Aussi, pratiquement, j’expliquais qu’un cercle de projection et de discussion, ouvert à tous, nommé « Cine y Pensamiento » (avec majuscules) était animé par Oskar et Esteban, qui disposaient d’un projecteur 16 mm et du fond insondable de films de l’alliance française (sans majuscule). Mon enthousiasme me porta à promettre la possibilité de la tenue des réunions hebdomadaires dans la salle de 400 places de l’hôtel, sans même en avoir référé aux premiers intéressés.
Ils eurent tôt fait de me confirmer dans cette idée puisque la première séance prit place le 5 avril dans l‘amphithéâtre à moitié plein, malgré le déroulement simultané du « 5° Festival de Cine Independiente de Buenos Aires.» Depuis le succès ne s’est plus démenti et Stefano qui a parcouru l’Argentine pour réunir une part importante de sa production de courts-métrages nous a rejoint et en propose une compilation hebdomadaire tous les mercredi.
L’ambition de ces deux rendez-vous et du concert de chaque jeudi, au delà de la diffusion des films ou de la promotion artistique, est de contribuer à réinscrire l’hôtel dans son environnement urbain comme un lieu de rencontres culturelles et d’échanges d’idées. Par ailleurs, ils subviennent pour une part, aux besoins d’un fond de roulement de l’hôtel et de sa coopérative (une petite contribution de 2 pesos étant réclamée à ceux qui peuvent la verser). Enfin, cet usage de l’espace, jusqu’à sa transformation en lieu, plaide en faveur de son appropriation collective et donne une caution de politique culturelle au modèle d’auto-organisation qui régie son occupation et permet la création d’emplois.
L’enjeu est suspendu à une décision de justice qui interviendra le 25 juin et décidera, soit l’expropriation du propriétaire faillitaire, soit l’expulsion de la coopérative d’employés.
L’ancien sénateur menemiste et propriétaire de l’hôtel Bauen s’est pourvu en appel de la décision, qui pourtant le faisait rentrer dans son droit de propriété á la condition de la réintégration á leurs postes des employés. L’occupation de l’hôtel se poursuit. Cependant, tous types de fonctionnement ou d’usage en est, aujourd’hui, proscrit. Lors de la visite qui m’apprenait la sentence, j’eus l’occasion de recueillir le témoignage d’Enrique, ancien caissier du service financier de l’hôtel, qui n’a manifestement pas été jugé probant par la cour. Il établit, que l’hôtel servit, les derniers temps de son exploitation, de plateforme de blanchiment de l’argent de la drogue.
Au delà de l’impossibilité qu’instaurait le jugement d’y poursuivre nos activités culturelles, des accointances de la coopératives Callao avec l’aile Justicialista24 du péronisme nous dissuadèrent d’accompagner plus avant, par exemple par des spectacles de rues, son effort et ses démêlés avec la justice.
En revanche, l’activité de « cine y pensamiento » se poursuivit dans l’atelier du 365 pasaje San Lorenzo ou le café de la calle Chile. On pourrait ajouter qu’elle s’est, en réalité, diversifiée, puisque le cercle d’habitués a donné le jour, á une revue25 et n’hésite jamais plus á s’engager dans des actions de soutien aux luttes. Comme ce fut le cas, sur ma proposition, le 26 août, lorsque l’atelier se décida á organiser la projection d’un documentaire sur la coopérative de couturières expulsées de leur usine : Brukman ; et avec la façade de cette même usine pour support. La violence inouïe avec laquelle elles furent traitées par les forces de l’ordre, lors de l’évacuation en avril dernier, réalisa le tour de force de réunir, spontanément, sur le pavé, badauds et militants de tous horizons. S’ensuivit une répression sanglante et indistincte qui défraya quelques mois la chronique. Mais, lorsque fut planté le campement des couturières, qui rouvrant l’usine avaient rogné sur les salaires et racheté la dette du patron fugitif, plus personne ne semblait s’en préoccuper. Cette manifestation, festive et nocturne, á laquelle s’était associée Ojo obrero et Fiesta social26, permit de lutter contre l’essoufflement, l’oubli et d’interpeller les pouvoirs publics notamment le ministre du travail sur la situation des ouvrières privées d’usine.
1 Journal de chômeurs et sans-abri.
2 10 centimes de francs le kilogramme
3 Voir Annexe 2
4 le 25 mai 2003
5 Carlos Colovita est architecte enseignant et s’intéresse aux problématiques relatives á la ségrégation spatiale
6 Stanley Kullock est en charge d’un séminaire de posgrados dont le titre est projet urbain.
7 Voir Annexe 5
8 Carlos Lebrero est professeur á la faculté, ancien responsable du plan stratégique de la ville de Buenos Aires et actuel président de la société centrale des architectes. J’avais pris la liberté de le solliciter sur la recommandation de Raoul Pastrana.
9 Voir Annexe 8
10 Voir Annexe 3
11 Voir Annexe 1
12 Ezequiel Zapiola est sociologue et travaille dans l’association l’APAC, titulaire d’un contrat d’étude pour la revitalisation d’un bidonville de la banlieue nord de Buenos Aires (San Isidro).
13 Voir annexe 4
14 Voir annexe 5
15 FOD: Factor de Ocupación Distribuida, équivalent du COS
FOT: Factor de Ocupación Total, équivalent du POS
16 R: coeficiente; h: altura; d: distancia
Voir Annexe 6
17 Prêt réévaluable selon les fluctuations du CVS (Coeficiente de Variación Salarial)
18 Voir Annexe 6
19 Secteur des télécommunications: Telecom France et Telefonica Espagne
éléctricité: Elenor, EDF; Elesud, US company general electric
Agua Argentina: concession pour 30 ans de Vivendi....
20 Nous avons participé au concours avec deux amis; sans succès.
Voir Annexe 7
21 La Asociación de Empresarios de la Vivienda y Desarrollos Inmobiliarios, qui réunit les petites et moyennes entreprises de la CAC (Chambre Argentine de la Construction)
22 Administadora de Fondo de Jubilaciones y Pensiones (Fond de pension)
23 Notamment Zaenon, entreprise auto-organisée de la province de Neuquen.
24 Péronistes orthodoxes qui parvinrent au pouvoir lors des dernières élections présidentielles
25 Voir Annexe 10 Ma modeste participation consista en un article que je tirais de la traduction d’une partie de mon mémoire sur Malevitch
26 Voir Annexe 11
