Buenos Aires, témoigner d'une ville en crise 3.2
«Je hais les voyages et les explorateurs. Et voici que je m’apprête á raconter mes expéditions…1 »
3.2 « Le sens de l'honneur » du compadrito atorrante
« N. avait toujours mangé à sa faim, il avait fait travailler les autres pour lui il avait bénéficié, comme par un droit de seigneur, de tout ce que les autres avaient de meilleur dans leurs champs et dans leurs maisons; bien que sa situation eut beaucoup décliné, il se croyait tout permis et se sentait le droit de tout exiger, de s'attribuer seul la parole, d’insulter et même de battre ceux qui lui résistaient, pour cela on le tenait pour un amahbul. Amahbul, c’est l'individu éhonté et effronté qui outrepasse les limites de la bienséance garante des bonnes relations, c'est celui qui abuse d'un pouvoir arbitraire et commet des actes contraires à ce qu'enseigne l'art de vivre. Ces imahbal (pluriel de amahbul), on les fuit parce qu'on n'aime pas avoir une contestation avec eux, parce qu'ils sont à l'abri de la honte, parce que celui qui s'affronterait à eux serait en tous les cas la victime, même s'il se trouvait avoir raison2 ».
De celui qu’on plaçait sous la dénomination d’amahbul en Kabylie, et que Bourdieu dépeint sous ces traits, je voudrais transposer la figure en Argentine. Pour commencer il faudrait tenter une traduction, que je sais bancale puisque il n’en est pas de littérale. Celui que j’avais personnifié comme un nervi jusqu’ici serait dans ce pays, un compadrito atorrante. Composé d’une figure paternelle (padre) et du parrain d’organisation délinquante (padrino), El compadritoest dans le lunfardo (argot) porteño, mais en particulier tanguero : le chef de clan duquel l’autorité ne se discute pas, parce qu’elle s’exerce par la force sur un territoire urbain. L’aire de ce territoire est fonction : du nombre de membres qui constituent la structure clanique (la barra), du respect ou de la crainte qu’ils inspirent, souvent relatif á leur ancienneté dans les lieux, mais aussi comme nous pourrons le vérifier á la morphologie urbaine3.
Atorrante : m. Hostile au travail régulier, vagabond, patachon ; nom semblant procéder des occupants des canalisations d’écoulement des eaux del Paseo de Julio, fabriqué par A. Torrent qui servirent longtemps d’habitat de fortune á personnes sans abri ni travail. Atorrentes, atorrantes étaient ceux qui vivaient dans ces conduites. Le bon mot de Eduardo Gutierrez s’appliqua dans tout le pays aux clochards et pauvres hères. Le terme ne fit partie du langage populaire qu’après 1880. Rodolfo Senet expose la suivante évolution de l’atorrante : 1.ouvrier alcoolique, 2.clochard collecteur, 3.atorrante. Le terme apparu comme substantif, pour ensuite s’employer comme adjectif, toujours dans un sens hyperbolique4.
En 1889, Dans Tipos y costumbres bonaerenses, Juan A. Piaggio le décrit ainsi : « L’atorrante n’est pas vicieux, son corps n’est pas malade, ce n’est pas généralement un ancien á qui pèserait la charge de ses cheveux blancs. Au contraire, il serait plutôt jeune et sain. Son toit est le ciel de Buenos Aires, son couchage un banc, un tuyau, un trottoir, tout le sol de la ville. Sa vie est solitaire et incertaine, sans douleur ni travail, sans pleurs ni sourire...5»
Le tango tout entier de San Telmo á Borges se confond avec le destin de ce personnage archétypal des nuits portegnes. L’atorrante se noue étroitement aux hanches de sa voluptueuse partenaire Buenos Aires6, et c’est dans la chorégraphie que la ville et son habitant interagissent. Il n’y a pas d’atorrante sans Buenos Aires, il n’y a pas de Buenos Aires sans atorrante.
Je vais tenter de reproduire fidèlement, les mots avec lesquels, W. aime á rapporter notre rencontre.
« Nous étions là tous affalés sur le capot de la fito chromée (fiat 123) de titi le gros vendeur de fruits de l’esquina (l’angle biaisé des cuadra de Cerda) quand j’le vois débarquer tout dépenaillé, avec sa mèche rebelle en travers des mirettes. Au début, j’ai eut envie de rire, mais quand il était á notre hauteur dans un mugissement inarticulé Nico lui quémande un mégot. Qu’est-ce que j’aime pas quand i’ fait ça cet inadapté social ! J’étais en train de lui enfoncer la tête dans les épaules, sans le toucher, hein, attention, rien qu’avec des mots, quand v’la qu’l’autre épouvantail se met á faire des gestes d’épileptique dégingandé. Il montre un paquet vide et se fend d’une intonation interrogative surmontée d’épaules circonflexes. Gonz lui dit que pas plus loin que sur l’même trottoir de l’autre coté de la cuadra i’ va trouver son bonheur. Cinq minutes plus tard i’ reparaissait pas plus frais mais i’ paie la tournée de son paquet á tous les mectons. J’étais si surpris qu’il ait pas pris peur que j’crois même avoir refusé son invitation.»
Si je prête la parole á W. ainsi, ce n’est pas uniquement parce que selon moi le degré d’urbanité de chaque quartier peut se jauger á la distance qu’il y a á parcourir de son domicile á son paquet. C’est aussi, parce que j’aimerais que transparaisse le temps de cette anecdote au discours direct le chamuyo (sorte de gouaille) et la truculence des facondes qui asseyent l’influence de W. sur la banda de los pibes de Ecuador. J’userai, désormais les procédés d’oralité écrite de Dos Pasos dans « Manhattan transfer » quand il fait parler les marins français exilés et qu’il cherche á faire passer notamment la verdeur de leur verve.
Comme ils ne parvenaient que difficilement á articuler mon prénom, je devins Juliano et le jour de mon arrivée, le 22 février, me valut selon une vieille superstition de joueur, le surnom del loco7. Bien que l’attribution chafouine d’un sobriquet (souvent relatif á une caractéristique physique : flaco, gordo, chino, loco, viejo, huevo) est une familiarité spontanée qu’on peut s’autoriser, dés la première rencontre, je n’ai jamais connu d’autre nom á W. que le sien, que je tiens d’ailleurs pour faux8.
Circuler, á leur coté, ou dans leur encadrement m’a révélé très vite le foisonnement du mobilier urbain. L’encombrement du trottoir, nous forçait á accomplir des figures, selon le rythme de nos déplacements, dont la géométrie m’échappait complètement. Il était convenu de ne jamais ralentir la lente foulée du groupe de tête, ainsi l’un interpellait au loin, l’autre téléphonait du kiosque, au troisième qui justement descendait la rue, pendant que le quatrième assiégeait le même kiosque prétendant changer tickets d’envase et bouteille vide pour de la bière. De la sorte, la promenade pouvait se poursuivre aussi longtemps que le peloton de tête se relayait, que la bière restait fraîche et que W. ne s’en fatiguait pas.
Ce cas ne témoigne pas, comme le précédent, uniquement de la déférence qui entoure W., mais trahit une blessure mal cicatrisée au talon du colosse. S’il ne peut pas courir, son pas n’en est pas moins d’un martial chaloupé singulier et s’accompagne de saluts réguliers du bras, de la main, du doigt ou du clin selon leurs destinataires. Dans un rayon de cinq cuadra á la ronde (donc dans un carré de 10 pour 10) tout le monde est de sa connaissance du plus grand jusqu’au petit dernier et á chacun son salut, á certains il souffle un mot. Il discute de son accent fleuri de Cordoba9avec une voisine excédée du chahut de la veille. Convient avec le vendeur de primeur10, non sans lui grappiller quelques grains de raisin, que la devanture était truffée de briques de vin vides :
- « Elles retournent d’oú elles viennent, tu ne vas tout de même pas te plaindre qu’on soit suffisamment gil11pour t’acheter ton mauvais vin.
- Je vend le litron un peso quatre-vingts (≈ 3,60 frs) c’est pas avec ça que je me promet la fortune, tu sais combien je me fais par boite…3 centavos !
- Et moi une cirrhose…
- Heureusement qu’vous allez pas loin les boire, parce qu’il faudrait, encore, que j’offre de ma poche le sac en plastique. Pour dieu… et pis tu sais pas toi, mais pas plus tard qu’hier, y a Claudio qui est venu réclamer consécutivement trois termidor12á l’œil, coup sur coup, alors vous continuez comme ça les gars, hein, et pis moi, ben, j’ai plus qu’à fermer le commerce.
- Soit pas chagrin, papa et dis-moi plutôt combien j’te dois pour les Resero. »
Dans ce complexe microcosme, W. assume depuis son arrivée á Buenos Aires, il y a 13 ans, le rôle de médiateur entre les minots de la place et le barrio. Comme lui, ils sont autant que la ville compte de barrios (quartiers). Mais qu’est ce que cette unité territoriale urbaine, qui ne connaît pas de limite administrative ? L’entité est constituée par une ancienne mémoire commune d’usage des lieux. Mais aussi, une critériologie croisée que je caractériserais de manière non exhaustive de morpho-footballistique13. Le barrio norte, duquel il sera ici question, n’a pas de limite clairement déterminée, il est pris entre l’Abasto et la Recoleta, deux quartiers au fort caractère identitaire. Le premier, malfamé, est l’un des trois berceaux du tango (San Telmo y La Boca revendiquent aussi la paternité) d’oú prétendument est natif Carlos Gardel le niçois séducteur au Milonga, le second est un centre très prisé de sorties culturelles ou nocturnes et, l’été venu, ses espaces verts dégagés sont pris d’assaut par des hordes de plagistes urbains. Si les trois quartiers tangueros furent de leurs nombreux conventillos, les lieux d’entassement privilégiés des vagues d’immigration européenne de basse extraction, la Recoleta est l’un de ces riches quartiers du nord de la ville que constituèrent les grandes familles portègnes lorsqu’elles désertèrent le centre par crainte de l’extension des épidémies de peste et cholera qui naissaient et sévissaient dans ces mêmes conventillos14. Le conventillo est généralement construit sur le modèle de la villa romaine subdivisée en cellules et garnie de galeries donnant sur un patio duquel s’élevait le chant nostalgique argentin. Par la suite, naquit un type plus modeste, de la division axiale et perpendiculaire á la rue, du conventillo : la casa dite chorizo et son incontournable trame de 8m66 en façade, ponctuation de la typique cuadra portegne. Cet espace communautaire á ciel ouvert est le lieu de l’unité théâtrale de los Sainetes, pièces de vie urbaine représentées sur scène. Si la nouvelle étroitesse de l’unité parcellaire a anéanti l’effet d’entrée de la rue dans la dent creuse de l’édifice, l’indiscrétion confirme parfois au détour d’un porche la subsistance d’un passage de 17m32 pour le fond de la parcelle. Un de ces vieux immeubles trapus qui font la révérence au soleil de leurs cours intérieures. Et je parie que dans chacune d’elles, ce premier pas de flâneur accréditera toujours l’impression de Benyamin á propos de Paris « formé de maisons qui ne semblent pas faites pour être habitées, mais des pans de pierre pour que les gens passent au travers15.» Dans un de ces hôtels biscornus qui danse autour de ses alvéoles de parcelles vit W16.
Sa mère assume la maintenance de l’hôtel Ecuador (du nom de la rue oú il se situe) depuis son divorce et son arrivée de Cordoba, et le loge lui et son frère dans une chambrette au troisième. Le Centro de Gestion y Participación 14 de la zona Sur loge les sans-abri dans l’hôtel et subvient par une distribution mensuelle de denrées alimentaires à leurs besoins immédiats. Cette année est celle des 33 ans de W., un numéro christique pour la superstitieuse Quiniela, il est l’ainé de 5 ans de Claudio qui porte les cheveux longs, « qu’ils ont coupé á W. quand ils l’ont opéré. » Au pays, comme son épiderme en témoigne, W. était établi comme tatoueur, il avait réuni tous les instruments utiles á cet artistique exercice, et prêtait une grande attention á les stériliser après chaque usage. Mais depuis son installation á Buenos Aires rien ne lui réussit… D’ailleurs, le petit frère résista longtemps á l’idée d’y suivre sa mère, pour préférer accompagner son père, routier, au long de ses voyages dans le nord. Il n’hésitait jamais á quitter la carlingue, pour parcourir des kilomètres en stop et accompagner dans ses déplacements á l’extérieur son équipe favorite : l’A.S. Belgrano de Cordoba, qui d’une saison sur l’autre brillait en 6eme division ou se perdait dans les limbes de la 5eme. Mais l’hôtel Ecuador, s’il offre toutes les prédispositions, ne fut pas notre conventillo. L’épicentre de la barra, se situe, au creux d’une équidistance citadine appelée : place. Une pièce urbaine bien rare dans l’orthonormalité des villes coloniales, puisqu’il s’agit d’un triangle d’une cuadra dans la rue qui s’écourte noyée dans l’avenue Puerreydon. Ici, prirent corps nos amitiés et aventures, sur cette scène enserrée de façades augustes au style français17se jouèrent nos Sainetes18.
Un soir de ceux-là que nous avions pris habitude de partager dans l’arène de nos saouleries, gratouillant, braillant, riant á tue-tête, charriant á tout va ; surgit, très tard, quand la nuit s’était faite, un sombre dogue allemand borgne, W. éructa son rire et sur le champs Nico et Gonzalo s’en furent, d’autres les suivirent aussitôt. Vint, derrière lui, son maître barbu d’un pas lent. S’il semblait enchanté d’amuser la galerie dépeuplée du récit de son Paris jauni des années 70, W. ne semblait pas l’apprécier. J’appris par la suite, que l’animal colossal avait mis en pièces son husky, Tuca19, mort des suites de ses blessures. Passablement enthousiasmé á l’idée, de terminer de débiter les quelques mots chics qu’il avait retenus de son séjour, le vieux patibulaire ordonna á la ronde de tendre le poing et déposa dans le creux de chacun d’eux un petit amas poudreux.
3.3 De l’état de droit á la ville de l’ombre
Ou La ville défendue,
(On se battra pour elle parce qu’elle nous reste interdite)
Depuis ce jour, je vis sous un autre jour la bonhomie de mon ami. Il n’avait plus rien á dissimuler á mon inquisition de ses activités illicites. Ou disons plutôt, que le lien qu’il lui avait semblé établir á cette occasion, l’incitait toujours davantage á les découvrir. S’il se partageait toujours de bon gré les dernières gorgées, si l’herbe circulait jusqu’à la dernière bouffée, j’ai pu constater combien cette substance avivait les convoitises, et attisait les égoïsmes. Nous fîmes un jour l’expérience de la gravité, alors que chacun affectait l’indifférence et le désintéressement, le sachet ouvert et plein de sa précieuse contenance, s’élança de son support dans les airs, pour atterrir au sol délicatement d’un vol d’hélicoptère, mais je pus entrapercevoir, le temps de sa curieuse trajectoire, l’obnubilation de 6 paires d’oeils et la hantise d’autant de mains.
3.3.1 La guerre de la coca en Amérique Latine : Un marché économique, un levier de pouvoir politique
L’économie capitaliste moderne, que je sache, ne s’encombre pas de principes, pourtant l’un d’entre eux est intangible : la rareté fait la cherté. Ainsi, selon toute logique une législation prohibant l’usage et la vente des drogues devrait maintenir son cours á des prix proportionnés, c’est á dire, prohibitifs. Par ailleurs, l’on conviendra qu’il n’y a pas de demande sans offre, a contrario, le marché a une tendance prononcée á imprimer de nouveaux besoins á la boulimie de nos sociétés consuméristes.
Comment expliquer, alors, le fait que la crise économique de décembre 2001 entraîna dans son cortège un afflux sans précédent de cargaisons massives de stupéfiants ? Pourquoi, alors que les denrées alimentaires, les produits de première nécessité se maintinrent á leurs prix un temps dramatique, la drogue et en particulier la cocaïne, s’adapta immédiatement au pouvoir d’achat dévalué des Argentins20? La législation ne fit pourtant l’objet d’aucun remaniement, l’acheminement des trois frontières n’en devint pas plus aisé… A moins que la paupérisation des agents de la répression des drogues ne les ait rendus plus enclins á accepter la coima21. Outre, le fléau social qu’est la corruption en Argentine, il n’en reste pas moins que cette infection trouve des fonds pour s’alimenter et que la complaisance de quelques petits fonctionnaires malhonnêtes ne suffit pas á justifier l’ampleur du phénomène.
Si, le 20 septembre 2003, l’origine du conflit qui donna lieu au soulèvement populaire bolivien est effectivement liés aux privatisations des industries nationales d’extraction de gaz et de pétrole, il changea bien vite de nature. Le président Gonzalo Sanchez de Losada, surnommé "El gringo" parce qu’il ne parle l’espagnol qu’avec un fort accent américain, fut contraint à démissionner, lorsque les cocaleros (cultivateur de la coca) représentés par Evo Morales (du MAS : Mouvement vers le socialisme) entrèrent en lutte aux côtés de leurs compagnons mineurs.
L’usage traditionnel de la feuille de coca remonte en Amérique Latine aux temps ancestraux où le dernier empereur inca la livra comme le secret du trésor vert à son peuple le mettant, déjà, en garde contre la consommation maladive qu’en ferait l’homme blanc. Elle s’utilise lors de rites religieux ; comme médecine pour combattre la nervosité, la fatigue, la dépression ; c’est un analgésique, euphorisant qui aide, des nombreuses vitamines et oligo-éléments qui entrent dans sa composition, à supporter la faim, la dureté du travail des champs et le manque d’oxygène de l’Altiplano. L’usage traditionnel de la feuille est diamétralement opposé au concept d’addiction, souvent partagé ou offert, il est le centre de différentes formes de sociabilité, il soutient l’effort au travail et aucune étude scientifique, dont il fit l’objet, n’établie que son usage masticatoire soit préjudiciable à la santé de quelques formes que se soient.
En 1961, la convention unique sur les stupéfiants de l’ONU place la plante de coca dans la liste 1 (prohibition absolue de culture et d’usage). Cette même convention autorise son usage uniquement pour produire des agents de saveurs ce qui assure le monopole de Coca-cola sur la culture de la plante. Pourtant, si sa prétendue prohibition s’appuie sur une forte militarisation des zones de sa culture restreinte, elle ne sera jamais effective. Bien au contraire, les réseaux du trafic de la cocaïne s’étendent, et sa production augmente22.
En 1988 intervient la loi 1008 « Régime de la coca et substances contrôlées » qui légalise formellement l’usage traditionnel de la feuille de coca et lui attribue une zone légal de culture de 12.000 hectares (los Yungas de La Paz). En revanche, cette nouvelle législation dispose que dans el Trópico de Cochabamba, où la culture est dite excédentaire et elle doit être remplacée par d’autres cultures alternatives. Il y a dans cette seule région 1500 policiers et 4000 militaires de l’armée régulière bolivienne qui ont pour consignes d’incarcérer les cultivateurs qui défendent leurs champs de tirer à vue sur les paysans résistants et de procéder à des fumigations au glisofate23. Ce produit provoque des mutations chromosomiques chez tous les êtres vivants, et stérilise indistinctement toutes les terres de la région, y compris, paradoxalement, celles où fut entreprise une diversification des cultures. Rien d’étonnant, alors, à ce que le coup fatal porté au gouvernement de « Goni » soit venu del Trópico de Cochabamba.
L’enjeu sous-jacent au dernier mouvement en Bolivie est, donc, incontestablement le contrôle de la coca. Par ailleurs, ce fut toujours sous couvert de prohibitionnisme ou d’une politique anti-narcotique que les Etats-Unis assurèrent leur emprise sur la vente de la cocaïne, comme l’illustre parfaitement la compromission des plus hauts agents de la DEA (cellule de lutte anti-drogue des Etats-Unis) et de membres de la fratrie Menemiste dans la découverte de pistes aériennes clandestines dans le désert de Catamarca24. Dans le même ordre d’idée, 500 agents de la police des stupéfiants de Buenos Aires furent déclarés positif au test anti-doping auquel ils furent soumis en 199825. Enfin, les trois précédents présidents argentins furent tour à tour impliqués dans des affaires de trafic de drogues26.
Les accords récemment passés entre l’armée colombienne et la SIDE (antenne de la CIA en Amérique Latine) pour lutter contre les FARC qui tiennent le marché du trafic de narcotiques dans certaines régions ou l’installation d’une nouvelle base de l’armée nord-américaine dans la région cruciale des trois frontières sont autant de témoins d’un repositionnement géostratégique et d’une volonté politique de reprendre la mainmise sur le commerce de la cocaïne. Si tel n’était pas le cas, comment expliquer, alors, que les Etats-Unis se soient, encore, opposés dernièrement au contrôle, que proposèrent les cocaleros par la voix de Morales, des substances qui permettent de fabriquer de la cocaïne comme le permanganate, l’acide acétique, et autres « précurseurs » produits aux Etats-Unis et vendus à prix d’or dans toute l’Amérique Latine ?
C’est á la manière de l’ingénu que je voudrais appréhender ce phénomène, chercher á discerner par un faisceau de questions simples quels sont les enjeux politiques insidieux, qui inondèrent les rues de Buenos Aires de ces substances débilitantes. Tenter, depuis l’expérience singulière et l’étude rétrospective des effets produits, d’émettre les hypothèses pertinentes qui mettraient á jour la volonté politique de réduire le corps social á l’anesthésie.
La dépendance psychologique á ce type d’excitant va croissante et son prix, s’il a baissé n’en est pas moins exorbitant. Aussi, j’ai assisté impuissant á la progressive dégradation physique et mentale de beaucoup de ceux qui fréquentaientla Plazoleta Aldo de Patricios Pio Rodriguez. Le processus de déclaration de l’addiction est le même que pour toutes les drogues á accoutumance. Les premières bolsas de mierca27sont régalées dans un élan de générosité feinte par le vendeur28qui n’est que le premier maillon d’une chaîne de vente clandestine qui remonte si l’on en croit la voix publique jusqu’á la puissante famille Duhalde29. Par la suite, pour s’en procurer il faut payer. Plusieurs alternatives se présentent alors, mais le plus souvent, l’acheteur commence á reducir30.
Le ballet était tout les jours reproduit, identique á lui-même. Los pibitos de la barra (les mectons de la bande) venaient sur la place á 18 heures, avant d’entrer au lycée, remettre les fruits de la pêche quotidienne á W. qui se faisait fort de les revendre avant leur sortie de l’établissement scolaire, aux alentours de 23 heures. A ma connaissance ce rituel ne fit jamais l’objet d’aucun racket de la part de l’aîné, en revanche beaucoup des objets ainsi collectés (montre, motocyclette, parfum, radio…) avaient été dérobés á l’attention des parents du foyer familial ou simplement volés á des camarades de classe. Invariablement, la commande était passée á 1 heure du kiosco de Homero et l’attente de Sarmiento du nom de code de la rue qu’il habitait se comblait de jérémiades.
W. avait reconnu la démarche de canard de celui que tout le monde surnomme Tincho á près d’une cuadra et demie de distance. Elle ne présage rien de bon, Tincho relaie de nuit sa mère dans le kiosque de fleur de l’avenue Santa Fe et ses horaires ne lui laisse que rarement l’occasion d’une visite á la place en milieu d’après midi. Il ne venait pas sans raison, il avait, sous le sceau du secret, une proposition de casse á faire á W. Il y a deux ans de cela, Sa mère a travaillé comme femme de ménage dans un laboratoire d’analyse, prévoyant, il a alors fait faire des doubles du jeu de clefs et il lui semblait que le temps était venu d’en faire usage. Selon lui, sa mère était aujourd’hui hors de tout soupçon, et les professions libérales n’ayant pas recouvré toute confiance dans l’épargne bancaire, le laboratoire devait selon toute probabilité contenir un coffre. Après avoir dit inutilement tout le mal que je pensais de l’entreprise, je m’en fus sans chercher á en savoir davantage. Par la suite, le peu que je sus, je le déduis, quand j’appris qu’en échange d’un stéthoscope et d’un bracelet á mesurer la pression sanguine W. avait obtenu du gérant du gymnase de l’angle une collection de pastilles de couleurs vives et quelques grammes de base31. C’est un regard toujours plusdéfraudé qu’il me fallut porter sur mes compagnons de misère et par eux, sur l’illusion d’un marché parallèle plus équitable, d’un troque rétablissant la juste valeur travail.
J’avais remarqué aux quatre coins de la place, qui n’en comptait que trois, la présence aguicheuse de ces oiseaux de nuit bariolés, que déesse famine par un soir d’hiver á contraint á relever ses jupons en plein air. L’un d’eux, la Cachorra32, la plus extravagant improvisait parfois du haut d’une des tables de la place des exhibitions, fouettant les airs de sa longue chevelure et faisant retentir dans l’écho des façades sa profonde voix de baryton. C’est avec elle que lorsque Sarmiento n’y était pour personne, nous étions chargés d’aller quérir calle 24 de noviembre les pilules qui faisaient office de dérivatif. Elle connaissait tous les taxis de Buenos Aires par leurs petits noms, ce qui n’est pas peu dire33, et était doté d’un solide sens de l’humour aux accents parfois misogynes. Une nuit, qu’il était impossible de rencontrer un de ces morts-vivants en survêtement qui distribuent la mort en petites doses, elle décida le chauffeur á la conduire dans la villa Cava, d’un flot de paroles ininterrompu jusqu’á l’arrivée. A peine garés, elle a filé d’un pas si décidé que son ombre s’est perdue. Le chauffeur paraissait avoir passé le stade de l’anxiété, et lorsque nous vîmes une horde de loqueteux prendre le pas de course en notre direction il dérapa et s’enfuit. J’eus toutes les peines du monde á le convaincre de la nécessité de régresser ; la Cachorra était là, nous la prîmes au vol. Elle était fière d’avoir extrait de la ville fantôme plus que ce que nous étions venus y chercher. Mais quand W. su dans quel lieu de perdition le carolo34avait mené son protégé, il lui administra une volée de bois vert et m’apparus á cette occasion la véritable nature des rapports qui les unissaient. Il n’était autre que son cafillo35.
En réalité, W. avait la main haute sur tous les trafics, petits larcins et grand banditisme, du Barrio Norte. Son champ d’activités ne connaissait de limites que celle de la légalité, et s’étendait du proxénétisme au recel. Mais comment un personnage aussi public pouvait-il opérer sans jamais être inquiété par les forces de l’ordre ? Comment si un boludo de franchute36avait conquis sa confiance et percé son secret, le commissariat 19 á deux manzanas de la place, centre de gravité de ses activités illicites, pouvait ignorer jusqu’à leurs existences ? En diverses circonstances je l’avais vu plaisanter avec certains patrulleros37, et á n’en pas douter il jouissait si ce n’était d’une complète immunité, du moins d’une réelle tolérance. Il avait tatoué deux d’entre eux et á en juger par leurs teints blafards et leurs allures cadavériques, ils étaient plus cocaïniques que beaucoup de ses acolytes.
3.5.2 Quand le lieu s’oubli dans l’espace38
Avant même que soient engagés les travaux de réaménagement de la Plazoleta Aldo de Patricios Pio Rodriguez, les promoteurs immobiliers, attirés par la transformation d’une plazita en Plaza Mayor et encouragés par la reclassement de la zone par le CGP14, ont débuté leurs basses œuvres de fossoyeurs de la ville ancienne ; avec la plus totale absence de considération pour le patrimoine historique et urbain qui caractérise ce type d’opération. Ainsi, en place et demeure de vieux hôtels particuliers aux charmes désuets s’édifièrent de fières tours plaquées briques de douze étages armées de porteros féroces (hybride statut civil entre le concierge et l’agent de sécurité).
Aux vues de la place arborée, telle qu’elle était disposée avant que ne soient ordonnés les travaux, on est en droit de se demander quelles sont les raisons impérieuses qui présidèrent á la décision de son réaménagement. Les nombreux témoignages de riverains qu’il m’a été donné de recueillir á ce sujet, non seulement coïncident, mais sont tous formels. Seule l’imminence de l’échéance électorale pour pourvoir au poste de gouverneur de la ville peut commander aussi expressément qu’inutilement, des travaux aussi coûteux. Aussi, l’aménagement de l’espace public devint le support de la spéculation immobilière, d’une campagne électorale pour la gouvernance de la cité et eut les conséquences fâcheuses que nous verrons.
Pour des raisons climatologiques et culturelles l’Argentine, est un pays oú la rue s’habite. Les places sont des lieux de sociabilité oú, plus qu’ailleurs, des communautés de quartiers se réunissent pour boire, jouer au truco39, et voir les enfants grandir. Ces lieux sont façonnés par une alchimie d’usages, seul un temps long permet une réelle appropriation et une cohabitation harmonieuse de tous ceux qui s’y rencontrent. L’âme d’une place, c’est ceux qui y vivent. Or, aucune de ces observations préliminaires, qui devraient guider toutes interventions urbaines sur les tissus non bâtis, ne furent, en l’occurrence, considérées. Le Centre de Gestion et de Participation n’organisa aucune consultation des habitants et la démolition des édifices de valeur patrimoniale, qui bordaient la place et en faisaient son ornement, répond indéniablement á une logique de densification spéculative á courte vue. Par ailleurs, elle participe de la conformation d’un micro-quartier singulier á un paysage urbain indistinct oú les immeubles indifférents á leur environnement n’apparaissent que comme des opérations immobilières ponctuelles. Des problèmes infrastructurels ne tardèrent pas á se faire jour. Effectivement, la surcharge des anciens réseaux d’approvisionnement provoqua régulièrement de longues coupures de courant. Enfin, le fleurissement des négoces40en rez-de-chaussée fut bien l’unique compte tenu de l’immense ombre projetée des tours sur la place qui fut, du coup, livrée á l’usage défécatoire des chiens. Pour conclure, les trois giles41, mémoires incarnées du quartier, qui avaient leur table attribuée en furent chassés par l’agent de police nouvellement affecté en faction sur la place.
La campagne faisait rage et Mauricio Macri, type désormais classique de l’entrepreneur á qui tout réussi et construit sa popularité sur la présidence d’un club de foot, emporta le premier tour. Ibarra, le gouverneur sortant, contre attaqua. Il exhuma les dettes d’une des entreprises du magnat, Correo Argentino, unique service de poste privatisé au monde, et une des membres de son équipe laissa filtrer que Macri serait inquiété dans une affaire de trafic de narcotiques.
La sourde coïncidence voulue que cette même semaine et á quelques jours de l’élection qui devait finalement voir consacrer Ibarra et lui offrir son second mandat, W. fut arrêté sur le faux témoignage d’une prostituée du quartier. Le chef d’inculpation était dérisoire, Fabiána alléguant s’être fait dépouiller de sa veste, mais le passage á tabac qui précéda l’arrestation fut d’une extrême brutalité et fit longtemps les choux gras des commerçants du quartier. Les deux jours qui suivirent l’incarcération, toute la barra se rendit en délégation á plusieurs reprises au commissariat 19 pour y déposer des réclamations. Chacun voulait témoigner du caractère mensonger de l’accusation et même si ces démonstrations de soutien furent accueillies non sans une certaine sympathie par les officiers de police, consigne avait été donnée, W. serait jugé. Il fut placé dans le pavillon des entrants á Ezeiza, prison moderne mais á la terrible réputation.
C’était l’anniversaire de Claudio et de sa mère42, nous fîmes contre mauvaise fortune bon cœur, ce qui me valut l’insigne honneur d’être, hormis ses proches parents, l’unique visiteur « spécial » de W. La violence inouïe que les gardiens font subir aux familles des détenus me laissa supposer celle de l’univers carcéral. Files d’attente interminables essentiellement de femmes, fouilles poussées jusqu’au sadisme, nourriture sondée au point de la réduire en morceaux, constant crachat d’insultes, demandes renouvelées de coima pour quelques minutes de plus… la mère indéracinable madame en sortit en larmes, le père irascible jurait tout ce qu’il savait, ils interdirent l’entrée de la sœur parce qu’elle portait un T-shirt gris et le prix des locations de vêtements était si exorbitant que dissuasif. Quant á moi, malmené aussi, j’apportais les cahiers de prisons de Gramsci qui furent presque entièrement déchirés, mais reçu en échange le cantique á Antonio Gil, le gauchito correntino43. J’appris que cet hommage chanté á ce héros redresseur de torts des pauvres, faisait á la veillée des prisonniers l’objet d’une cérémonie très codifiée oú l’on brûlait une cigarette en guise de cierge.
Curieusement, j’eus plus vite que je ne le pensais l’occasion de faire usage de cette relique. En effet, á peine de retour sur la place je fus arrêté á mon tour pour avoir tenu compagnie á Nico qui y fumait son joint quotidien. L’intention était certainement de m’intimider de manière á ce que je ne prenne pas le relais de l’absent et de m’extorquer de l’argent, mais le fait est que je n’en avais pas. Ils volèrent les deux Pesos de Nicolás, et m’enfermèrent 18 heures en garde á vue pour vérification d’antécédents. J’eus le temps de brûler plus d’une cigarette en l’honneur du Martin Fierro des prisonniers en récitant le bout de papier chiffonné.
W. fut relâché après un mois de taule qui ajouta á son prestige, un procès auquel vinrent témoigner tous ses protégés et le paiement d’une caution de 700 Pesos qui fit l’objet d’une cotisation de la barra entière sans exception.
«Je veux prouver que les chercheurs de paradis font leur enfer, le préparent, le creusent avec un succès dont la prévision les épouvanterait peut-être44»
Charles Baudelaire, Les Paradis artificiels
Je suis partis en Argentine sans savoir dire un mot de sa langue et j’appris petit à petit qui sont ceux qui m’y accueillirent. Je ne transige pas et voudrais être sans complaisance, mais j’avoue sans honte qu’ils furent mes amis aussi peu recommandables qu’ils soient. J’ai bien sûr noué d’autres relations là-bas, mais lorsque je dois rapporter le mode d’habité d’un espace public et l’affliction sociale, les névroses collectives qu’il recèle, c’est à eux, à la place que je retourne. L’application à une description fidèle m’a gardé de la prononciation de toute condamnation morale et si l’humeur de mon lecteur s’y trouvait encline, je suggère que la sentence soit toujours renvoyée à la conjoncture sociale de l’Argentine d’aujourd’hui. A la manière que Sartre avait de définir la responsabilité stricte relativement à son conditionnement social, « l’important n’est pas ce que l’on fait, mais ce que l’on fait de ce que l’on a fait de nous45».
A vouloir témoigner d’une ville en crise, je me suis exposé à vivre cette dernière et l’expérience prouve, s’il était nécessaire de l’établir, que l’environnement social du milieu urbain exerce une influence certaine sur chacun de ses habitants.
Mais l’anthropologue reste souvent en quête d’une totalité circonscrite de l’objet d’étude et de sa problématique, pour pouvoir prétendre à sa résolution. Or, l’espace urbain n’est pas que le simple contexte morphologique où prennent corps les relations humaines, pas plus que rendre compte des conditions de sa genèse n’achève de dire les gravitations et usages humains qu’il accueille. Aussi, c’est bien à l’étude de ses deux composantes et leur équilibre interactif, qu’engage la synthèse urbaine. La plazita n’aurait jamais été exhaustivement définie sans une attention portée aux pratiques des individus qui y vivent, et qui de leurs activités mêmes, la construisent continûment. Mais simultanément, l’observation est réversible, produit de l’activité humaine, la ville est aussi l’une des instances de socialisation qui font des hommes ce qu’ils sont. Aussi, sans raisonner en diachronie, il n’est pas de synthèse structurée. Etant entendue qu’en matière urbaine il n’est pas d’analyse close.
3.5.3 En guise de conclusions
Qu’est-ce que j’ai fait ? Peut être quelque chose d’indécis entre une vague phénoménologie de la ville et une timide ontologie des lieux, nourries de vagabonderies. On ne peut pas appeler ça une discipline. Ça ne m’empêche pas d’en avoir appris que si le promeneur se fatigue, l’écriveur ne peut rien construire de sérieux. Ecrire la ville n’est pas décrire ce fantôme insaisissable. La ville moderne ne se donne plus à lire, comme les conventions cartographiques la représentent46, une masse statique ; mais comme une ébullition de signes á vous rendre épileptique un observateur attentif. Aussi, toute connaissance de cette effervescence, si bien fondée qu’elle soit, n’est que partielle parce que déjà partiale. De fait, la représentation planaire de mes déplacements depuis un an, met en exergue la radialité de ces derniers47. Et c’est donc logiquement que le centre de mon étude porte sur le cœur du polypier, á savoir la place en face de mon domicile. Je ne vois que par mes yeux, et nul lieu ne fut tant arpenté par mes pieds. De plus, ce fut pour moi une expérience essentielle, culminant dans les moments oú je n’étais pas que topographiquement perdu, mais oú je me suis perdu de vue en tant que personne pour devenir une sorte de fragment, encore un peu doté de conscience, de l’étendue parcourue.
Dans un second mouvement, cette expérience m’enseigna combien le maintien d’une certaine neutralité axiologique, celle qui ne confond pas objectivation et objectivisme, était saine et garante de la fructification de l’étude urbaine. Et j’entrepris, alors, un effort moins introspectif, parce que rétrospectif ; où la participation (methexis) restait subordonnée à la coupure (chorismos48). Je n’en reste pas moins persuadé que la pratique est le seul moyen de connaître la pratique. Les outils théoriques sont à forgés depuis elle, pour y retourner.
Le sujet que je m’étais assigné visait á témoigner d’une ville, celle de Buenos Aires. Je supposais que cet ensemble construit et habité se révélait davantage dans une période de crise de son modèle que lorsqu’il périclite, que les bouleversements sociaux qui l’ébranlèrent, entraîneraient une accélération historique dont je me proposais d’être témoin, rapporteur et acteur. J’en fus l’otage. Aussi, souvent s’est posée la question de savoir comment rendre compte. Comment prétendre écrire la ville, si je ne parviens pas á la décrire exhaustivement ? A quoi bon décrire, en effet, si je ne décris pas tout (au moins le tout de tel ou tel endroit que j’aurais élu), ou si je ne décris pas en me fondant sur une théorie qui applique, sur ce qu'on appelle la réalité de la ville, une sorte de grille d’analyse désignant à l'avance ce qu'il y a lieu de décrire, voire comment. Et alors ne m’engagerais-je pas á ne décrire que la théorie ? A l’inverse, j’ai pu également m'imaginer décrire en toute liberté, alors que j’utilisais insidieusement, des techniques descriptives éculées. J’en vins donc á penser que l’on décrit toujours, même d'un point de vue littéraire assez strict. Les romanciers décrivent des situations et des caractères; les philosophes décrivent des systèmes de concepts; les poètes romantiques décrivent leurs sentiments; les surréalistes, des rêves ou les sautes du «continu» mental. Ce serait donc á la croisée de ces regards que je rencontrerais la ville de tous ou de chacun. Du social inscrit dans des formes concrètes. Même si, grâce à la métaphore, la poésie obtient des raccourcis ou des comprimés de description. Il y a un démon qui pousse moins au rapt qu'à l'enveloppement plus ou moins patient d'une réalité dans son site et dans sa durée. On voudrait saisir le présent et le prolonger. Or le présent des villes contemporaines n'a presque pas d'existence. Cette matière mouvante se perd dans l’évanescente succession des présentifications immédiates.
1 Levi-Strauss (Claude), Tristes tropiques, Editions Plon, Lonrai (Orne), décembre 1993, 1955.
2 Bourdieu (Pierre), Esquisse d’une théorie de la pratique précédée de trois études d’ethnologie kabyle, éditions du Seuil, février 2000, Paris, première édition librairie Droz, 1972, incipit.
3 Voir dans: 3.Plazita/3.retratos de la barra.
4 Abad de Santillan (Diego), diccionario de argentinismos, tipografica editora argentina, buenos aires, 1976. Traduction de l’auteur.
5 Piaggio (Juan A.), Tipos y costumbres bonaerenses, Buenos Aires, 1889, p.125. Traduction de l’auteur.
6 Cf. “Ballada para un loco” escrita para Astor Piazzola y Homero Ferrer, cantada para Roberto Goyeneche.
7 Le 22 est un nombre associé á la démence, dans la numérologie de la Quiniela, sorte de loterie populaire, á laquelle on prête un pouvoir prédictif qu’on suppose au tarot marseillais en Europe latine.
8 On est alors en droit de se demander pourquoi diable est ce que je prends la peine de le réduire á son initiale, et je répondrai que c’est á sa demande expresse.
9 L’accent cordobese, qui patine la seconde syllabe, est au portegne, ce que le suisse et sa lente déclamation sont á la langue française. Il donne, d’ailleurs, lieu au même répertoire de blagues. Je suppose que c’est á cette caractéristique orthophonique que nos amis helvétiques et cordobeses doivent de partager leur inaltérable sens de l’humour.
10 Voir dans : 3.Plazita/5.negocios y acostumbrados de la plaza.
11 Vieux terme de lunfardo qui a pris le sens de : clochard devenu fou.
12 Vin de mauvaise confection même si meilleur et légèrement plus cher que les Arizu, Resera et autre Rey de Copa. Inutile de préciser que ses vins se consomment sans modération et coupés d’un boisson gazeuse quelconque dans l’espoir de leur rendre le cachet de la Sangria. Le procédé de la transsubstantiation de l’aigre vin en délicat nectar mérite, d’ailleurs, qu’on s’y arrête, il correspond á un cérémonial aussi codifié que l’eucharistie. Il convient de déchirer des dents un des angles du carton, puis de l’ouvrir transversalement selon le pli, pour lui administrer un ourlet, se gargariser d’une gorgée du raisin fermenté pour la régurgiter aussi bruyamment que puissamment, et en offrir deux au trottoir qui nous accueille. Ceci fait, agiter la gazeuse rackettée au centre internet, et débouchonner peu á peu pour verser tout á coup le tiers qu’il manque dans la brique. J’ai vu exécuter ce tour tant de fois, et si imperturbablement également (á l’exception de quelques vaines tentatives édentées) que j’ai aujourd’hui du mal á croire qu’il puisse y avoir d’autres techniques d’ouverture et que celle-ci ne coïncide pas avec des gestes ancestraux, une liturgie secrète des nuits portegnes. Je laisse de côté, pour lors, l’étude du vin comme lien social, comment son achat se presse de poche en poche, comment sa boisson se passe de main en main, bien qu’il serait intéressant d’y revenir.
13 Deux des mamelles de la nation argentine sont religion et football. Il me fut donné de noter, qu’au point du comique, parfois, ces fondamentaux sont confondus dans l’imaginaire collectif argentin. Je m’autorise donc pour l’occasion l’adaptation de la célèbre formule de Marx : Le football est l’opium du peuple. Par ailleurs, les cinq clubs qui se disputent la tête du championnat sont localisés á Buenos Aires, ce qui engendre les forts clivages urbains associés au sentiment d’appartenance á l’équipe. Les soirs de la mythologique rencontre River / Boca, les hinchas (supporters et 12emes joueurs de l’équipe) provoquent dans la ville, mais, au-delà, dans tout le pays, une atmosphère de guerre civile.
14 Cf : la piece de théatre, le conventillo de la paloma de Florencio Sanchez. Voir dans: 3.Plazita/4. Conventillos/el conventillo de calle Salta.
15 Citation tirée de Arendt (Hannah), Hombres en tiempos de oscuridad, Barcelona, 1990. La lettre 56 de Walter Benyamin hinter seinen Briefe, Merkur, marzo de 1967. Retraduction de l’auteur
16 Voir dans: 3.Plazita/4. conventillos/ Hotel Ecuador.
17 Adaptation aussi libre que baroque
18 Voir dans: 3.Plazita/1. películas.
19 Du nom que l’on donne aux fins de joints
20 Le prix du gramme de cocaïne accompagnant le processus de pesification dès février 2001, pour baisser jusqu’á 20 Pesos dans le courant du mois d’avril.
21 Tribut versé afin de corrompre un représentant de la loi
22 Voir: l’article du Dr. Mario Argandoña, spécialiste en psychiatrie Cali-Colombia, et expert en la matière. Il a travaillé comme fonctionnaire de l’OMS à Genève durant 8 ans (1990-1998), et fut Ministre de la Santé Publique et de la Prévision Social en Bolivie, 1982. Coca no es cocaína, Indymedia Argentina, miercoles 24 de diciembre 2003.
23 La Dynarp Corporation, firme nord-américaine qui pulvérise le glisofate UP Round fut compromise dans une affaire de narcotrafic en 2001.
24 Voir : le Yomagate sur le site d’Indymedia Argentina.
25 Sebastián Campanario, policias o narcos, Clarín del 17 de marzo de 1998 p.2.
26 Voir: Narcotráfico sur le site “Punto doc”. Voir: narcotráfico en Argentina dans mémoire/annexe jpg.
27 Bolsa: sachet d’un gramme environ. Mierca: mot du lunfardo né de la contraction de mierda et coca, phonétiquement proche de l’abréviation de marchandise (merca).
28 De pareilles techniques commerciales promotionnelles furent employées en Afrique par Philip Morris pour l’implantation du tabac.
29 Il est de notoriété publique que l’ancien président Duhalde assit son pouvoir sur les narco-dollars, comme en témoigne la chanson Organización de Las Manos de Filippi de l’Album Hasta las Manos.
30 Vente d’effets personnels.
32 Surnom du lunfardo. Se dit d’un petit animal. 33 Dans la capitale un véhicule sur deux est jaune et noir, les professions libérales s’étant massivement reportées sur cette activité depuis 2001. 34 Lunfardo, nom attribué au travesti. 35 Lunfardo, le cafillo est un souteneur ou maquereau. 36 Lunfardo, expression péjorative signifiant: abruti de franchouillard 37 Agent de la voie publique, circulant seul. 38 Voir : repérage de la plazita 1 et 2 dans 1.Mémoire/annexe jpg. Voir : 3.Plazita/ 2. fotos y montajes de la plaza. 39 Jeu de cartes qui consiste á mentir franchement. 40 Centre Internet compartimenté, aux connections ombilicales. Réouverture timide d’une succursale de Banco Frances. 41 Vieux terme de lunfardo qui a pris le sens de : clochard devenu fou. Voir dans : 3.Plazita/5.negocios y acostumbrados de la plaza. Zulumba est brésilien, ils s’est rompu le dos á porter les viandes de l’ancien marché de l’Abasto, depuis reconverti en centre commercial. Raúl est uruguayen, militant communiste il a dû fuir une á une toutes les dictatures d’Amérique Latine. Antonio est né dans le Barrio Norte et y a toujours vécu. Il fut roué de coups, quelques jours avant mon départ, pour avoir voulu venir en aide á sa grand-mère aux prises avec des agresseurs qui la violentaient pour lui dérober sa pension de 109 Pesos. 42 Voir dans: 3.Plazita/4. conventillos/cumpleanos. 43 Voir dans: 3.Plazita/3. retratos de la barra/ temples de la province de Corrientes. Homenaje a Antonio Gil Departamento Mercedes En la provincia de Corrientes, Hay una historia latente en el suelo guaraní. Cuenta la gente de allí vivió un criollo campesino Un gauchito bien correntino se llamaba Antonio Gil. Lo entraron a perseguir por cuestión de rebeldía, Por los montes lo seguían, toda la autoridad. Muy astuto y audaz, entre las patrullas andaba Su religión lo amparaba, no lo podían hallar. Un trágico ocho de Enero, un día después de San Baltasar; Vino se puso a tomar en un boliche del pago. Allí mingo qué rodeado sin justicia, aquel valiente, Se entregaba mansamente, al sentirse traicionado. En posición forzosa y colgando de un espinillo, Un rastreador que era un indio, le ejecutó la sentencia. Usando el propio facón, de aquel gaucho ya vencido Que el mismo había ofrecido, sin implorarle clemencia. Cuando volvió la partida de regreso al poblado, La orden había llegado, declarándole inocente. Así que injustamente cayó en su fatal destino, Ese gaucho correntino; fue inhumado en Corrientes. 44 Baudelaire (Charles), Les paradis artificiels, édition Gallimard collection Folio classique, Saint Armand (Cher), avril 2000, p.259. 45 Sartre (Jean-Paul), l’existentialisme est un humanisme, 46 J’en tiens pour preuve la disparition tendancielle des cartes analytiques, rendues illisibles par la densité d’informations qu’elles recensent. 47 Voir : mode de déplacements dans 1.Mémoire/annexe jpg. 48 Selon l’oxymore platonicienne.
