Buenos Aires, témoigner d'une ville en crise 3
3. Procédé de connaissances : Point méthodologique
Hermann Broch sa vie durant rechercha le centre de gravité de ses pensées dans une triangulation unissant : littérature, connaissance et action. Nous assignons, généralement, des talents totalement différents á ces trois activités fondamentalement distinctes de l’homme : l’œuvre artistique, la scientifique et la politique. Cependant, et de manière latente, Broch n’eut de cesse de les faire coïncider au point qu’elles ne soient qu’une. De la littérature, il exigeait qu’elle ait la même validité que la science, que la science parvienne á être « la totalité du monde1 » au même titre que l’œuvre d’art dont « la tâche est la constante récréation du monde2 », et enfin que ces deux formes de pensées interpénétrées, l’œuvre nourrit de connaissance et la connaissance qui a acquis vision, détermine l’activité pratique et quotidienne de l’homme, en sa conviction politique. Dans une conférence de 1987, qui avait pour question, « Qu’est-ce que l’acte de création ? 3» Deleuze fait état d’une même structure indéformable : idée, concept, image ; que Badiou condensera dans la proposition, « la philosophie crée l’idée usant de concepts pour critiquer l’image4. » Dans l’ultime mouvement de son allocution Deleuze identifie l’acte de création á celui de résistance, non sans avoir auparavant assimilés art et science comme ayant pour finalité commune l’invention du vrai et du beau.
C’est á parcourir ces systèmes triangulés que j’ai voulu m’aventurer de mes regards éparpillés.
3.1 Élaborer un regard spécifique sur la ville : á la recherche de caution scientifique
La formation de métropoles composées de populations d'origines extrêmement diversifiées incite à la mise en place d'une observation systématique pour tenter de comprendre ces nouvelles formes de «synœcisme» ou de vivre ensemble.
La constitution de villes coloniales de production minière ou de consommation a également suscité de nombreux travaux d'anthropo-sociologie urbaine tant dans la recherche britannique que française.
Cherchant á déterminer quels seront les principes qui guideront mon appréhension d’une ville si insaisissable par son immensité que reconnaissable á d’innombrables indices urbains, je me découvris une sensibilité méthodologique (si je puis me permettre l’expression) qui m’affiliait á une tradition d’investigation et de mode d’analyse. Ce sillon trouve indubitablement son origine dans la rigueur de pensée allemande et s’étend jusqu’á l’aventure spirituelle du Nouveau Monde.
3.1.1 De l’origine métropolitaine á l’origine coloniale : de Berlin à Chicago
II ne fait aucun doute que la ville et le citadin en tant qu'objets sociologiques ont fait leur apparition dans les œuvres des auteurs allemands du début du siècle, et plus spécifiquement chez Georg Simmel et Max Weber dont les approches respectives pourraient être qualifiées de psychosociologique pour la première, de socio-historique pour la seconde. Malgré la différence d'approche, on reconnaît une parenté dans les thèses de ces deux auteurs qui sont d'ailleurs d'exacts contemporains. En effet, Simmel envisage la ville, et en particulier la métropole, comme le lieu de tension et de résolution dynamique entre le mode individuel et le mode universel de vie, permettant l'émergence du sujet dans toute sa singularité et son autonomie. La profusion des contrastes qui se manifestent dans l'environnement urbain nécessite un travail d'analyse et d'adaptation permanente, mettant plus l'intelligence à contribution que les sens, mieux adaptés à la perception de mondes plus lents et homogènes comme le monde rural. L'excès de stimulations nerveuses que déclenche cet environnement surchargé peut provoquer un sentiment de saturation chez chacun de nous, on est, alors tenté de se réfugier dans une «attitude blasée» qu'on peut qualifier de processus de conservation psychique. En revanche, l'individu qui élabore un mode de vie inédit devra «forcer la note», c'est-à-dire exacerber, voire exhiber sa différence pour se faire entendre et voir dans ce concert collectif particulièrement bigarré.
C'est à Chicago, dans les années vingt et trente, qu'éclôt et se développe un véritable ensemble disciplinaire concentrant ses recherches sur la ville comme espace comprenant une multiplicité de milieux urbains. Caractéristique exceptionnelle de cette très fameuse Ecole de Chicago : la ville où elle évolue est à la fois son port d'attache institutionnelle grâce à son université et son lieu de recherche. L'Ecole trouve donc son «laboratoire» d'étude à sa porte, selon le terme dont elle a aimé qualifier les villes en général : des lieux d'«expérimentation» sociologique privilégiés.
Sa filiation avec la sociologie allemande est clairement repérable,
mais elle émerge d'une tradition portée par le travail social et le journalisme dont elle cherche à s'affranchir tout en conservant une certaine façon d'aller au-devant des faits. Elle se constitue au sein d'un département qui a porté le double nom de sociologie et d'anthropologie jusqu'en 1929 et ses références méthodologiques sont celles de l'anthropologie. Il faut en effet souligner le rôle pionnier de l'anthropologie dans les sciences sociales aux Amériques : les très diverses populations amérindiennes ont constitué une pépinière de terrains ethnologiques, particulièrement étudiés sous l'angle ethnolinguistique, dont le département d'anthropologie de l'université de Columbia de New York, fondé par Franz Boas, fut l'un des hauts lieux historiques.
II s'agissait donc en partie pour Robert Park d'adapter des méthodes issues de travaux relatifs à des sociétés traditionnelles à l'étude de la ville et de sa diversité spatiale et sociale : « diversité dans la proximité », telle est l'expression clé de l'École de Chicago. La fascination perce dans ses textes pour cette ville qui n'a pas alors un siècle d'existence, possède déjà plus de trois millions d'habitants et voit se multiplier les particularismes des groupes sociaux. Park les qualifie entre autres de «région morale», donnant ainsi l'envergure la plus large possible aux critères de regroupement de ces populations (par exemple goûts, affinités pour les courses de chevaux, l'opéra...). Tous les types de moralité ou d'immoralité sont dignes d'observation sociologique, car c'est l'ensemble du spectre social qui se révèle dans la ville : celle-ci est un condensé de toutes les grandeurs et misères, du monde, en elle se diffractent « tous les caractères de la nature humaine ». En exagérant les traits, elle les rend d'autant mieux perceptibles au microscope sociologique.
Cette liberté d'approche, sans intentions moralisatrices, se marque dans l'originalité des travaux de terrain de l'École : les énumérer évoque un kaléidoscope remarquablement coloré. Suivant une liste plus ou moins chronologique, furent publiés les travaux de Nels Andersen (1923) sur les hobos, travailleurs itinérants de l'Ouest américain passant leurs quartiers d'hiver à Chicago, puis toute une série d'études sur la délinquance : sa structuration en bande à composante ethnique recoupant son implantation territoriale (Frédéric Thrasher, 1927), la juxtaposition de ses territoires avec des « beaux quartiers » dans la partie nord-est de Chicago (Harvey Zorbaugh, 1929), sa construction sociale perçue à travers l'histoire de vie d'un jeune délinquant (Clifford Shaw, 1930). Ce même type de technique autobiographique fut utilisé par Sutherland (1937) pour décrire le milieu des voleurs professionnels. Deux ouvrages furent consacrés à des minorités urbaines d'importance à Chicago, l'un définissant la fonction du « ghetto » (ici essentiellement celui des juifs originaires d'Europe de l'Est) comme premier lieu d'installation dans le pays d'émigration et étape d'acculturation (Louis Wirth, 1928), l'autre s'attachant à analyser les conditions spécifiques de la minorité noire urbanisée, dont l'assimilation croissante pour certaines couches restait contrebalancée par la persistance d'une très forte ségrégation spatiale et institutionnelle (Franklin Frazier, 1932). Enfin, l'étude sur les taxi-dancings, le client rétribuant sa partenaire occasionnelle à la danse, transporte dans un monde où le devant de la scène est occupé par des femmes issues de populations depuis longtemps installées à Chicago, mais aussi de migrations européennes récentes et, en particulier, polonaises (Paul Cressey, 1932).
3.1.2 Une méthodologie spécifiquement urbaine
Une des sources d'inspiration méthodologique de l'École de Chicago
fut donc l'anthropologie des sociétés indiennes d'Amérique du Nord et
cet apport fut classiquement traduit par le terme d’«observation participante», signifiant ainsi que le chercheur se donne les moyens de s'immerger pour un temps dans les groupes qu'il entend étudier : à lui d'avoir l'imagination pour trouver le bon moyen de son insertion temporaire... Evoquons à cet égard les talents de magicien de Thrasher qui fascinèrent son public de gamins des rues, Anderson louant pendant les week-ends une chambre d'hôtel dans le quartier de Hobohemia (nom formé par télescopage de Hobo et Bohême), ou encore le rôle de client de taxi-dancing endossé par Cressey et ses enquêteurs, lesquels se heurtaient á des résistances insurmontables de la part des enquêtées lorsqu'ils se manifestaient ouvertement comme anthropologues.
Mais cette approche vient s'inscrire dans un ensemble qui prend en
compte le fait que cette anthropologie n'est pas celle de sociétés à tradition orale, caractéristique des sociétés amérindiennes. Parmi les ajustements méthodologiques, s'impose le recours à une très vaste diversité de matériaux écrits. Evoluant à partir du travail précurseur de William Thomas et Florian Znaniecki sur les migrations polonaises (1918), les journaux locaux, communautaires ou associatifs sont systématiquement dépouillés, de même que parallèlement se poursuit une réflexion sur la fonction de contrôle social de la presse. Les documents et savoirs propres des intermédiaires institutionnels, travailleurs sociaux, personnels médicaux, représentants religieux ou magistrats, sont recueillis et traités. Le courrier privé peut faire l'objet de lectures rémunérées, et l'écriture d'histoires de vie est, dans bien des cas, encouragée. Cet ensemble de techniques, auquel il faut ajouter celle de l'entretien souvent informel et éventuellement le recours à des sources statistiques, a mené à la sociologie dite qualitative, en opposition au courant quantitatif devenu prédominant à partir des années 1940, à Chicago comme ailleurs (notamment à New York et Boston).
Pour conclure provisoirement, disons que l'École de Chicago a pour-
suivi la réflexion sur la spécificité de la personnalité urbaine, en relation
avec une définition de la ville comme espace de contrastes et de paradoxes. Plus qu'une question de densité, voire de quantité démographique, c'est, pour Wirth, l'hétérogénéité des populations combinée à leur proximité qui fut retenue comme caractéristique essentielle de la ville. En mettant en situation de cohabitation physique des groupes et individus contrastés, elle provoque un résultat double et contradictoire. D'une part, elle favorise une standardisation des comportements, un nivellement des modes de vie mais elle engendre aussi des formes de ségrégation spatiale, volontaires ou non selon les cas, qui permettent la reproduction et la préservation de certains traits spécifiques de ces groupes sociaux et culturels. Elle rend les individus physiquement accessibles les uns aux autres et, dans le même temps, développe des formes de communication de plus en plus médiatisées qui tendent à rendre le contact de plus en plus virtuel. On pourrait multiplier les paradoxes qui caractérisent l'environnement urbain dont le moindre n'est pas l'anonymat qui, d'une part, signe l'étiolement des relations trop intimes de voisinage et de parenté, d'autre part émancipe l'individu hors de ces cadres traditionnels et lui permet l'exercice d'une certaine liberté dans la création de nouvelles formes de sociabilité. Wirth parle dans ce contexte du « caractère schizoïde » du citadin, résultant de formes d'appartenance multiples et parfois contradictoires : cette complexité de l'identité urbaine est due à la sophistication de la stratification sociale, l'élargissement du marché renforçant la division du travail et à l'accroissement de la mobilité professionnelle, mais aussi au caractère utilitaire des relations entre les individus et à l'exploitation commerciale systématique de tous les besoins humains.
Au delà de la schizophrénie citadine ordinaire, l’enquêteur est exposé á un mal, qui s’il connaît les mêmes causes, n’en est pas moins décuplé par la furieuse envie de percer par toutes ses pores son environnement social. Ainsi, nous constaterons combien il convient de s’écarter de l’écueil périlleux d’une identification trop grande aux milieux pathogènes étudiés, même si celle-ci est animée par le souci d’une étude dite qualitative. Puis, nous verrons dans quelle large mesure la désirée qualité de l’étude put servir de prétexte scientifique á assouvir une insatiable curiosité. Jusqu’oú l’anthropologue doit-il se laisser mener par le jeu de son investigation ? Quand-est-ce qu’il se clôt ? Est-ce qu’imprégné de son milieu d’observation il peut se constituer comme le propre objet de son étude ? Si oui, n’encoure-t-il pas le risque de la stériliser par de trop puissants efforts centripètes ?
Je me connaissais á la manière du loup des steppes d’Hermann Hesse quelques saluts ; sans exagérer on peut déclarer ma palette de variations modulaires et toniques renouvelées : ola, ooola, hola, olaaa ¿ allo ? Il est convenu de ne pas attendre plus de réponse au « ¿que tal ? », qu’au « ça va ? » coutumier et indifférent. Pour autant, je crois qu’aucun fil social n’a été tissé sans s’avérer impromptu. Tous les rapports que j’entretins et qualifierai pour l’occasion de voisinage furent régis par une honnête curiosité et une indéfectible loyauté que commanda en toutes circonstances un code de l’honneur intransigeant. En revanche, et contre toutes attentes, les relations que nouèrent une détermination politique á agir, supposée partagée, furent affectées par de constantes incompréhensions et parfois de réelles trahisons (détaillées dans mon rapport de stage). Pour ce qui est des quelques sondages auxquels j’eus l’opportunité de procéder dans le petit monde haletant de « l’artisme » portegne (qu’on m’autorise le néologisme), il est si pluriel qu’il serait abusif voire douteux de le condenser en une proposition ; on s’en remettra donc aux allusions aussi touffues que clairsemées aux circonstances qui me furent données de m’y frotter. Tout en tâchant d’en déduire des conclusions que je laisse en suspens.
1 Broch (Hermann), Création littéraire et connaissance, aux éditions Gallimard, Paris, 2001, p.89.
2 Ibid, p.56
3 Conférence de Gilles Deleuze, « qu’est-ce que l’acte de création, qu’est-ce que d’avoir une idée en cinéma ? » copie de 1987, Betacam de la Femis dirigé par Arnault des Pallieres.
4 Conférence d’Alain Badiou au centre culturel Rojas (Bs As), le 13 septembre 2003. cf. « El clamor del ser » du même auteur aux éditions Manantial.