Buenos Aires, témoigner d'une ville en crise 2.5

Publié le par An-architecte

main ombres

 

2.5 Observation participante ou participation observante ?

 

« Qui suis-je? Si par exception je m'en rapportais à un adage : en effet pourquoi tout ne reviendrait-il pas à savoir qui je hante ? […] Pris d'une manière à peine abusive dans cette acception, il me donne à entendre que ce que je tiens pour les manifestations objectives de mon existence, manifestations plus ou moins délibérées, n'est que ce qui passe, dans les limites de cette vie, d'une activité dont le champ véritable m'est tout à fait inconnu.[…] L’important est que les aptitudes particulières que je me découvre lentement ici-bas ne me distraient en rien de la recherche d'une aptitude générale, qui me serait propre et ne m'est pas donnée. Par-delà toutes sortes de goûts que je me connais, d'affinités que je me sens, d'attirances que je subis, d'événements qui m'arrivent et n'arrivent qu'à moi, par-delà quantité de mouvements que je me vois faire, d'émotions que je suis seul à éprouver, je m'efforce, par rapport aux autres hommes, de savoir en quoi consiste, sinon à quoi tient, ma différenciation. N'est-ce pas dans la mesure exacte où je prendrai conscience de cette différenciation que je me révélerai ce qu'entre tous les autres je suis venu faire en ce monde et de quel message unique je suis porteur pour ne pouvoir répondre de son sort que sur ma tête1? »

 

Qu’est ce que je pourrais bien écrire de ce fichu pays tordu. Rien n’est juste, pas moins ceux qu’eux, pas plus juliano que cyrille. Vertigineuse, cette incompréhension d’eux par moi fait moi. Pourquoi ai-je réclamé esta campera, moi qui croyais tout comparsiter. C’est que je vaux moins que je l’ai cru, pour que je l’incline á la demander, courbé sous l’impensable ingénérosité d’un acte mien au moins autant que ma prétention grossière á une cualquier propriété. Je n’ai pas plus besoin d’elle que d’elle. Si menue et apprêtée qu’elle soit, si attachée et sentimentale qu’elle restera. Combien m’est égale une campera aux cotés de cette fille-la. Des yeux d’un noisette profond ou disons malicieux comme s’ils étaient noirs, noisettes comme s’ils étaient faux. Des mains qui dansent et se rongent, surmontées d’un vernis délicat bien que presque mauve. Une chevelure tantôt tant libre, que réunie parfois. Elle y a de ça 24 ans qu’elle est née je ne lui en supposerais pas plus au vue de sa grande dentition. J’ai dû m’éteindre chaque fois qu’elle a souri. Elle marche en aussi grandes enjambées que lui permet son petit corps, comme propulsée. Je ne l’ai vu qu’écouter d’une voix claire, et parler attentivement. Son travail a trouvé place ici et là, un peu plus en la calle Salta que Santa Fe. Ces repas se privent de viandes parce qu’elle a trop aidé son père á dépecer les lapins avant de comprendre qu’elle les mangeait ensuite. Elle est capable d’éprouver de la compassion pour le plus vil des êtres qu’incarnera pour l’occasion son galeriste d’employeur qui porte son œil de verre comme ses vernissages. Exposée en vitrine toute la journée la plupart du temps elle lit, sinon le restant elle regarde passer les gens, parfois moi en personnifié.

 

« Rien ne vous tue un homme comme d’être obligé de représenter un pays. »

Jacques Vaché lettre à André Breton

 

- Le pont de 42 kilomètres de long qui devait réunir les deux rives du Río de la Plata et dont la construction avait été annoncée en grandes pompes par le gouvernement de Menem, en 96, ne sera pas construit. Pourtant, 25 millions de dollars furent déjà dépensés sans l’esquisse d’un avant projet2.

Ils sont ici ou là, ceux là petits et grands qui ont trop souvent perdus leurs dents. Avoir ma tenue dans le néant, et eux en bas, pas plus loin qu’un pas, mon balcon, un étage de haut. Les œuvres progressent sous plus que sur ce pont raturé. Il doit être l’heure de la complainte criée en choeur á la lune. D’oú viendra la petite fée de nos nuits blanches, celle qui allége au soir la douleur qu’elle provoque au matin¿ Celle que l’impatience attend á dent grincée á la croix d’Anchorena y Libertad ? (Et oú est elle celle-là qui se voudrait pourchassée par quatre á la fois ? En chemin pour la piscine ou pour un banc au bout d’une rue perdue autant que sa providence). Au loin comme au grand largue le chemin certainement perd son horizon. Ce dernier et moi, on s’oubliera pas je veux le voir dans un petit miroir, poussiéreux et agité, le voir défiler dans une fenêtre découpée par un profil ; se dandiner á la danse d’un violoncelle d’Albinoni3. Je me sens parfois si grossier ici avec mon communisme humaniste de contrebande. Mon stirnerianisme impotent, Il faudrait une catastrophe naturelle inhérente au capitalisme de la magnitude de 2001 pour que le vent se lève, pas de sermonnaires d’esquina. Et pourtant, « Il ne peut y avoir de révolution que là oú il y a conscience » m’enseignait Jaurès. Alors, l’action consiste je suppose en un faire quelconque assumé par un quelconque qui l’évalue d’une quelconque manière, ce qui ne veut rien dire selon Agamben. Aujourd’hui, je ne suis plus loin de partager son avis. Et je me promets de rester toujours insatisfait de mes actions tant qu’elles ne seront pas actes d’une pièce prédisposée. Pour lors je tâtonnais, je tétonne á défaut de détonner mais demain j’aurai des rêves azurs de ciel, mer de moutons déchaînés. Elle est belle comme un matin partagé jusqu’á la nuit cette petite chair dans une tête grande. Elle qui danse si petitement ou sur la pointes des pieds, sous les miennes qui s’attendrissent la plante, que j’ai toujours eue plate, á cette douce communion pédestre. Elle me délivre de sa petite voix d’un poids de rancœurs ravalées.

J’ai triste pour ces vies prises dans leurs filets. Le jeu est joué, perdu d’avance, il ne reste qu’à enfreindre les règles. D’une vie nouvelle dans la ville nouvelle du nouvel avenir que nous avons avancé4. Toujours á l’œuvre une même logique sérielle.

 

« EL SISTEMA

que programa la computadora que alarma al banquero que alerta al embajador que cena con el general que emplaza al presidente que intima al ministro que amenaza al director general que humilla al gerente que grita al jefe que prepotea al empleado que desprecia al obrero que maltrata a la mujer que golpea al hijo que patea al perro5

 

- Si, selon le ministère du travail, la main d’œuvre a augmenté de 3.5% dans l’industrie, durant le 2eme trimestre de 2003 comparativement á celui de 2002, elle a parallèlement diminuée de 6.1% dans les entreprises privatisées de distributions d’eau de gaz et d’électricité et de 5.3% dans le secteur de la construction6. Les entreprises impérialistes – équilibristes – procèdent á des coupes dans la masse salariale, puisque le nouveau gouvernement s’est opposé fermement á toute augmentation tarifaire, et cherchent manifestement á rétablir les entrées d’argent qu’elles perdirent lors de la crise qu’elle provoquèrent, sans compromettre l’actuelle relance.

Buenos Aires est une ville oú la nuit suit son cours imparable. Le soir n’existe pas, seule la madrugada conclut parfois. L’agitation matinale parait á peine levée d’une insomnie vitreuse. La poursuite noctambule la salue déjà rongée par l’aurore crépitante d’eau de portero. L’amphétamine maintient cette coexistence blanche d’indifférence feinte. Une vie de fourmi ou de tamanoir á vous de choisir. Menteuse ou fastidieuse. Un lendemain n’est pas tous les matins. Gagner la course d’avec la mort. Pourchasser le vide du leurre, feignant de le croire sien autant que plein. Des pelletés de sable filtrées par l’épiglotte. Rien de plus. Un lever, un coucher qui confluent et jamais au grand jamais coïncident avec ceux du sol á l’horizon. Je suis assis ici, paralysie piteuse. Tout semble éteint, assourdi et pourtant la vie crie, vie. Adieu idéal, chimères, erreurs. Au matin, j’avais la contenance si fine que ceux que j’ai rencontré ne m’ont peut être pas vu. Ouvre la bouche á te la décrocher, imbécile, tu goberas peut être une mouche. Tu la croiras un temps, mais bientôt son bourdonnement te rappellera á ta digestion. Égoïste estomac de ton rêve intestinal, tu n’es qu’une triste anatomie incapable de sécréter en quantités désirées les envies de tes fantaisies. Une nouvelle journée á l’assaut de son versant enneigé, son accoutumé flanc résigné. Oú donner de la tête dans cet immense étiolement ? Comment se réunir soi et les autres égales á moi-même pour grandir. Aimer. La matinée s’avance drapée d’un gris de morosité. Au soir je te verrai toi que je dois aimer. Cet hiver n’en finit plus, avec son cortège de misères assourdies.

Aujourd’hui je vais courir á ta rencontre sur le piano du trottoir chaque enjambée produisant sa note apprivoisée. Je te cacherai dans mon ventre animal persécuté. En marche ! Fidèle rien, suis moi á la trace ! Sable de sablier, par ici ! Lointain maintenant.

J’ai conquis le titre de superviseur logistique, en d’autres termes, je ne travaillerai pas, je ferai travailler. J’inspecterai scrupuleux. Quel merdeux. J’ai gagné la première phase du concours lancé par le CGP 4 pour l’aménagement des espaces publics attenants á l’ancien jardin zoologique de Parque Patricios. Il faut s’extraire de cette médiocrité quitte á vivre á l’envers. Marcher au plafond présenterait déjà l’avantage d’avoir á gravir le seuil des portes ; un grentz véritable.

J’ai semé aux quatre vents, beaucoup furent dépressionnaires, mais un zéphyr tourbillonnant rendit ses fruits finalement : les familles de la coopérative 27 de Febrero seront relogées décemment.

Perdu, à la recherche impossible de la nave de los sueños :

Aller sans adresse au hasard de l’ordre des rues, se perdre dans l’espoir de trouver. Contourner et circonscrire. Comment est-ce possible de compter aller à un endroit que l’on ne connaît pas ? Connaître un endroit, c’est déjà, commencer par le situer, le lieu ne peut s’apprécier qu’à cette condition. Il faut se rendre pour que ce produise ce changement d’echelle.

Il regardait les yeux blancs d’hésitations, il aurait aimé être un objet, utile. L’arc de ses épaules souriait comme de gêne et il se posta derrière un bic, il s’allongea, croisa ses mains sur son cœur, stylo au poing, il tourbillonna ainsi quelques instants mais très vite il lui apparut que ce ne devait pas être l’usage parfait de l’objet et il essaya d’en faire la démonstration, puis d’en établir la preuve. Au début, pantomime désarticulée il accomplissait de grands gestes immobiles mais ensuite, et ainsi, une nuit, il écrivit sans le savoir un silence secret.

APUNTE CALLEJERO7

En la terraza de un café hay una familia gris. Pasan
unos senos bizcos buscando una sonrisa sobre las mesas.
El ruido de los automóviles destine las hojas de los
árboles. En un quinto piso, alguien se crucifica al abrir
de par en par una ventana.

Pienso en dónde guardaré los quioscos, los faroles,
los transeúntes, que se me entran por las pupilas. Me
siento tan lleno que tengo miedo de estallar...
Necesitaría dejar algún lastre sobre la vereda...

Al llegar a una esquina, mi sombra se separa de mí, y
de pronto, se arroja entre las ruedas de un tranvía.”

Oliverio Girando, [Buenos Aire, noviembre, 1921.]

 

La déconcertation ce pourrait être de constater á quel point l’effet des drogues si variées soient elles, est hautement psychosomatique. Je n’entends pas par là soutenir qu’elles ne soient d’aucun effet mais bien plutôt supposer qu’elles ne servent qu’à l’ouverture sur le champ chéri autant qu’immense de la somatisation. Nous détenons potentiellement le pouvoir qu’elles exercent sur nous, mais elles nous restent immaîtrisées. N’importe quelle absorption peut faire l’objet des spéculations les plus imaginatives et causer des effets abusifs ou dévastateurs. Je crois m’être persuadé que mon clin d’œil suffit á décupler ses répercutions dans mon organisme. Cet établissement récent me fonde á penser que mon action : exercice de ma volonté, produit des symptômes similaires á ceux des stupéfiants ; je me stupéfie. J’écarquille les globes oculaires et contrairement á l’inconsistance que suscitent parfois certaines drogues pas sur mon nombril. Je vois mieux, regardant au loin que lorsque j’entraperçois. Je m’époustoufle, de mon environnement et je jubile de le partager. Le tour est joué. En apparences, je pourrais me satisfaire avec monsieur Baudrillard du signe ou de sa séduction mais le raisonnement qui amène cette magique fermeture de la boucle, n’examine pas le système. Où est produite la drogue et comment s’écoule-t-elle ? Selon quelle volonté ? Les trois frontières sont une toponymie qui m’attire.

A fleur d’eau, au fil de peau, j’efface mes nuits blanches consciencieusement une á une pour être sûr de reconnaître la dernière qui effacera ma surprise du monde. Si les ramblas barcelonaises étaient une promenade anglaise, elles dormiraient á Montevideo. L’océan fendu d’archets berce. La dentelée mâchoire de Neptune laisse venir á moi ses salives les plus alevines. Derrière, sur terre, L’heure est á l’urine du chien. Ils gambadent joyeux, leurs maîtres clopinent leurs vieux os, moins heureux, puisque uniquement par eux.

 

« Les hallucinations commencent. Les objets extérieurs prennent des apparences monstrueuses. Ils se révèlent à vous sous des formes inconnues jusque-là. Puis ils se déforment, se transforment, et enfin ils entrent dans votre être, ou bien vous entrez en eux. Les équivoques les plus singulières, les transpositions d'idées les plus inexplicables ont lieu. Les sons ont une couleur, les couleurs ont une musique8. »

Charles Baudelaire, Les Paradis artificiels


Petites histoires de choses :

Le silence ou la mer
La bouteille á la mer sombrait et reparaissait aussi sec au gré de la houleuse, les courants qu'occasionnaient des machines á convoyer l'emportaient de ci, de là. La marée elle l'avait dedans, qui lui remontait comme un signe, aussi se débouchonna-t-elle, ouvrit grand son goulot et fit eau de toutes parts. L'embouteillage de son contenant : ce n'est pas la mer á boire.
Ainsi, elle a perdu son contenu, son maître á bord, bu la ciguë jusqu'á sa lie et sorti la mer du sien.

 

Un silence s'installa parmi les choses. Il dura:

 

 

A cette heure avancée, le vacarme de la rue s'était tu. Et les fenêtres ne laissaient filtrer qu'un chuintement de feuillage lointain. Aucunes d'elles n'avaient rien á ajouter, le babillage de la radio s'était évanouie dans la moquette, le zézaiement de la lampe halogène s'était éteint, et le bavardage intempestif du téléphone avait cessé.
Le livre s'élança, alors, dans les airs, convulsa une dernière fois ses pages et fracassa sa reliure au sol. Il se débibliothequa d'une hauteur inférieure d'un mètre á celle du plafond.
Sur sa dépouille de feuillets dispersés, l'alarme de la caisse du dessous persifle:
-c'était un roman apocryphe.
-Inachevé, souffle dans une risée la défeuillaison des frondaisons.
L'étagère, sa mère-porteuse se recueille:
-Ce n'était que mon petit dictionnaire Français/Espagñol
-Schizophrène, pallie le ventilateur.


Il ne portait plus l'oreille qu’à la bouche de l'ombre, c'est comme si ses yeux n'avaient plus eu de paupières.

 

« …en todo caso había un solo túnel, oscuro y solitario : el mío9».

 

A propos du bout du souffle :

Les médiocres sont ceux qui acclament Eisenhower á son passage sur les champs, quand la haie d’honneur borde le vide, alors que l’histoire particulière transforme le passant en passeur du Styx. L’urgence est ailleurs que là oú on la croit. Faut il mourir pour être libre, ou se savoir assez en sursis ici. Il n’est pas de moyens de mentir á la Camarde. Face á sa faux s’évanouissent les faux-fuyants. Michel Poicard confond champs d’honneur et champs élysées. Le vice-consul hurle puis hulule, Poicard planque puis rencarde, Falk plaque, Kovaks réplique, Serge rie, François sacrifie, Pierrot alunit, Ferdinand séduit, Paul perpétue, Charles se tue .

 

« Paris penche comme la tour de Pise (…) J’aime mon beau Paris sans avoir le cœur d’y mourir10 ».

 

Comme je te comprends, maintenant ne doit pas rester un vain mot. Une ruée. Un salto inachevé de chute continue et liquide. J'ai pris mon épicycle pour un dévasement, tu ne seras pas devadasi. Mes caresses te dolaient, ma frime cyr tometrique déverguait ton amb itus. Le vrai a souvent l'effronterie de ne pas être vraisemblable. Conjure, alerte, bois ton saoul de sève vomique, ce venin en vaut bien d'autres, cours, cours on ne trébuche que quand on regarde ses pieds, ce que tu saisis est á toi et tout est á brassée, tu as la consanguinité d'ici et d'ailleurs. L'habromanie fera de ta trajectoire la cosiste. Simplement, réchappes-en. Deviens immortel et résuriges.

 

Cadavre exquis francophone composé avec un ivrogne de compatriote au café « tres perros » de Montevideo :

Deux, aux trois chiens, moins que canin, plus que rien, deux cabotins aux trois coins de la ville… Sans autres buts que l’inobjet de leur errance et ce putain de 4éme coin quadrature du cercle d’une ville qu’à demi hémicyclique qui empêche de tourner en rond á cause d’une certaine moiteur qu’il eut rue gays et chevaux, la ville dominicale dort d’un sommeil sourd aux yeux ronds même si clos. Des chiens andalous aux museaux rongés autant que rougis par l’incubation de la pluie insidieuse d’il y a trois jours déjà, bien qu’ils ne furent que la moitié : le seul jour qui prend l’envergure de trois est la succession de montées et descentes temporelles du non bruit urbain et le lent rythme de la non effervescence décontenance. Pétulance inerte des mains bavardes qui n’entendent pas, comptabilité salée des boissons partagées au son de l’ambiance boisée et enfumée d’accoutumés. « Sex, drugs&rock’n’roll ! » qui disait… et le foot dans tout ça ? On s’en fout’ ? Un groupe en chasse un autre, toujours, et certains croient rester á jamais, tout dépend de quand. --------------------------------------------→ comment s’écrit le silence de l’aveugle de l’angle ? La petitesse de chacun est si considérablement nous…yeux épaules têtes pieds. Sans queue ni tête les histoires de chacun sont les partances relevant la sauce du même bateau.

-Fin test d’écriture sous biture-

 

Mon intention n’était que très louable, aller voir l’exposition Matta au centro cultural Borges. Je me suis perdu dans l’artère commerçante Florida. L’accès au centro cultural est conditionné par la traversée saisissante du paseo de compras11 de las Galerias Pacifico. Un dédale d’escalators (trois qui montent pour un qui descend), un picotis de stimuli visuel et auditif, un fourmillement aussi insensé que bigarré, une frénésie qui cherche à se donner la contenance de l’acheteur, l’omniprésence de primates de la sécurité aussi colossaux que les espaces présumés publics, encombrés de telle façon par le parasitage de l’affichage commercial, qu’il est impossible de les envelopper d’un regard. Je suis sortis le sang ébouillanté de ce sanctuaire déshumanisé à la gloire de l’architecture commerciale, sacrifié sur l’autel de la fausse promotion de n’avoir pu rencontrer ce que j’étais venus y chercher.

Plus tard, je lus les propos de Juan Carlos Lopez (architecte de l’ultime aménagement commercial des Galerias Pacifico), recueillis non sans une certaine complaisance par Alain Metton pour la revue Urbanisme12. Je crois nécessaire de les joindre pour que soit su avec quel discernement ou quelle prémonition M. Lopez a opéré.

« Nous pensons que ce que nous faisons n’a pas une vision éternelle, ce sont plutôt des évènements temporels qui peuvent être absorbés par la société et qu’elle se charge de rendre obsolète et interchangeable. »

L’architecte a conçu la énième reconversion d’un édifice de façade néo-classique (inspirée des Galeries Victor-Emmanuel II de Milan), qui fut successivement, Bon Marché (1890), Musée des Beaux-Arts (1910), compagnie de chemin fer française (1928), compagnie de chemin de fer nationale (1940), galerie marchande (1947), centre commercial (1989). Ce qui n’a fait qu’avoir été le fonde à penser, que le mouvement historique, social des villes digère et transforme de son usage les fonctions attribuées. En bon architecte, cela ne l’empêche pas de tenter sa préfiguration et des fonctions en adéquation à leurs prochains usages. En bon architecte post-moderne, il se retranche derrière l’impossible pérennité pour de la flatterie des usages, ordonner les fonctions. Aussi, est-il assez lucide pour se savoir déjà condamner par l’histoire de l’évolution enragée ou des révolutions logiques, qui balaie les réactionnaires.

 

- 54.7% de la population urbaine argentine (soit plus de 13 millions de personnes) est considérée sous le seuil de pauvreté, c’est á dire qu’ils ne parviennent pas á se nourrir et accéder aux biens élémentaires (vêtements, santé, éducation). La pauvreté est donc en recul de 2.7% par rapport á octobre dernier, mais elle enregistre une hausse de 1.7% en comparaison au mois de mai, cependant M. Lavagna le ministre de l’économie certifie que les critères retenus ont été rehaussés. On serait en droit d’y discerner le triste office de la Polis stigmatisé par Foucault et l’on se souvient alors que Estadisticas partage son préfixe avec Estado13. C’est infect de réduire ainsi la misère á des pourcentages, tendancieux qui plus est, mais c’est de cette manière que el Instituto Nacional de Estadistica y Censos condense l’information. Il faudra que je collecte mes propres indices et recherche d’autres témoins, moins manipulés. 78.2% des habitants de la seconde couronne de Buenos Aires sont pauvres selon les nouveaux critères. Que ces chiffres fassent l’objet d’un traitement préalable est effrayant et inconcevable. 26.3% des argentins sont dits indigents ; ils ne peuvent simplement pas se nourrir14. C’est ça l’euphémisme gouvernemental ?

Selon le ministère du travail, le salaire moyen est de 550 Pesos mensuels (1100 francs), alors qu’il était de 1100$ en 199715. Par ailleurs, ce chiffre ne prend évidemment pas en considération l’immense secteur du travail clandestin. Le revenu minimum d’insertion est de 150 Pesos et le salaire minimum, rarement respecté, est de 300 Pesos. J’établis le menu big mac comme étalon, il coûte 10 pesos. Le pouvoir d’achat des argentins a chuté en 30 ans de 60%16.

Mais tout ceci est très bon pour le déploiement exportateur que le Secrétaire du commerce extérieur Martín Redrado appelle de ses vœux17. Les conventions collectives ont été rompues, la main d’œuvre mal payée reste qualifiée, ainsi l’argentine s’achemine vers le record historique de ces exportations, plus de 30 milliards de dollars cette année. Les échanges commerciaux avec la Chine ont augmenté de 167% en une année, même si le vieux continent reste la destination privilégiée des produits argentins. Le taux de croissance annuel est de 6.5%. Mais la balance est loin de s’équilibrer M. Redrado, les produits que vous exportez sont des matières premières qui sont retraitées et vous sont revendues sous forme de produits finis, la plus-value reste á l’extérieur. Et si vous me passez l’expression, le ver est dans le fruit, l’appareil productif est vendu, le pays est vendu, sa terre, ses lacs, ses rivières, ne faites pas semblant de l’ignorer, vous y avez collaboré. Quand un argentin téléphone, c’est France Telecom qui dégage des bénéfices, quand il allume la lumière, ouvre son robinet, si tant est qu’il en ait, c’est encore les caisses d’entreprises françaises, de moins en moins publiques, qu’il renfloue. Alors, vous et vos semblables avez spolié les habitants d’un pays de la richesse de son sol et jurez aujourd’hui vos grands dieux que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes capitalistes. Ordure. Quand vous admettrez enfin que l’interpénétrations des marchés est un jeu á somme nulle, vivre sous le joug certes mais plutôt vous que nous, alors M. Redreda, vous cesserez d’exhorter les parvenus de demain á conquérir ces marchés. Et comprendrez peut être en arpentant Buenos Aires, que s’il y eut guerre économique, vous l’avez déjà perdue. Tout est á reconstruire, plus juste et ne pas mettre á profit la misère pour relancer la course effrénée des économies asservies.

 

Vent dégourdi du bel envol, rétrocession désolée du transit en bouteille. A bas la duperie de la machine á habiter immobile. Quelle idiotie a pu lui commander de ne connaître de mouvement que celui de chemin de grue. L’architecture nouvelle se doit de réhabiliter le vieux rêve futuriste, rendre habitable l’habitacle, déblayer les charpies concrètes des cités modernes et ouvrir dans ses charniers les routes des châssis construits. L’empire du Grand Inca se maintint tant qu’il tint les routes. Tamerlan ne reconnaissait d’intérêt aux villes que celui de la compilation des savoirs. L’homme s’est sédentarisé dans une sédimentation de propriétés, l’ère nouvelle en lui arrachant ce fer lui rendra sa liberté.

 

« Oh mon navire, oh ma mémoire avons-nous assez navigué ? (…) avons-nous assez divagué ? 18»

 

1 Breton (André) Nadja, fondo de cultura económica colección popular primera edición 1928, Paris, 2000, Chile, traducción y prólogo de Fabienne Bradu. Retraduction de l’incipit par l’auteur du mémoire.

2 Gerardo Young, Puente a Colonia, Clarín del 20 de julio de 2003 p.24

3 voir dans : 2.Buenos Aires/2.signes urbains/Albinoni

4 Allitération que je dois pour part á Henri Lefebvre.

5 Galeano (Eduardo), Dias y noches de amor y de guerra, Editorial Laia, Barcelona, febrero 1979, p.30. La traduction ne m’a pas paru indispensable

6 Ismael Bermúdez, Más empleo en la industria y menos en las privatizadas, Clarín del 23 de julio de 2003 p.12

7 Girondo (Oliverio), Apunte callejero, de Noche Tótem, ediciones Colihue, Buenos Aires, octubre 2000 p.31. Traduction de l’auteur du mémoire.

 

« Notes déambulatoires

A la terrasse d’un café il y a une famille grise. Passent

Quelques seins louchant cherchant un sourire sur les tables.

Le bruit des automobiles destinent les feuilles des

Arbres. A un cinquième étage, quelqu’un se crucifie à l’ouverture

D’une fenêtre de par en par.

 

Je pense où je laisserai les kiosques, les réverbères,

Les rayons qui m’entrent dans les pupilles. Je me

Sens si plein que j’ai peur d’exploser…

J’aurai besoin de laisser quelques traces sur le trottoir…

 

Au coin de la rue, mon ombre se sépare de moi, et

Tout à coup se déchire entre les roues d’un tramway. »

8 Baudelaire (Charles), Les paradis artificiels, édition Gallimard collection Folio classique, Saint Armand (Cher), avril 2000, p.155.

9 Sabato (Ernesto), El túnel, Ediciones Planeta, Barcelona, marzo 1995.

10 La chanson du Mal Aimé de Guillaume Apollinaire. Transcription d’après le chant de Léo Ferré.

11 Passage d’achats, traduit littéralement.

12 Metton (Alain), Directeur du groupe CNRS-commerce, président du Groupe d’étude international sur la mondialisation du commerce, La mondialisation du commerce argentin, Le magazine international de l’architecture et de la ville, Urbanisme, janvier-fevrier 1998 – N°298, p.24.

13 Ascendance que vient confirmer l’étymologie allemande du mot.

14 David Cufré, La pobreza es un monstruo grande y pisa muy fuerte, Página/12 del 1 de agosto de 2003, p.2

15 Chenais (François), Divès (Jean-Philippe), ¡Que se vayan todos !,Editions Nautilus, août 2002, Milan, p.122.

16 Ismael Bermúdez, Deterioro del salario real , Clarín del 2 de septiembre de 2003 p.17

17 Martín Redrado, Secretario de comercio internacional, Claves del despegue exportador, Clarín del 4 de septiembre de 2003, p.23

18 La chanson du Mal Aimé de Guillaume Apollinaire. Transcription d’après le chant de Léo Ferré.

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