Buenos Aires, témoigner d'une ville en crise 2.1

Publié le par An-architecte

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2. Buenos Aires : lecture d’une ville en temps de crise


-Modifications spatiales et organisationnelles intervenues depuis la crise de décembre 2001 à Buenos Aires-

 

Son passage du joug du colonialisme à la coupe de l’impérialisme, perçu par l’œil ingénu d’un promeneur.

Les velléités d’expansionnisme des Etats-Nations en présence sur le sol argentin s’exprimèrent sous leur forme coloniale jusqu’au 19ème siècle, s’imposant par la force militaire et l’appareil administratif. L’impérialisme, s’il vise les mêmes fins (l’extraction des richesses et des matières premières), s’appuya aussi sur la dérégulation qu’engage le marché de libre échange mondial, et un certain rayonnement culturel. Les dernières armes de cette guerre économique qui se livre à une échelle planétaire organisèrent la passation de pouvoir progressive de son assise nationale à la puissance d’entreprises transnationales1. L’étude de l’incorporation individuelle de ces ultimes expressions d’un capitalisme mutagène a donné lieu à l’invention du concept d’empire2.

 

2.1 Quelques caractéristiques urbaines

 

Buenos Aires, comme toutes les grandes villes, est nombreuse, comme toutes les grandes villes coloniales, est fondée sur une unité parcellaire de « cuadra » (îlot), plein d’un réseau orthogonal de rues. Ce rythme urbain, cette trame rigoureuse (de 100 sur 100m) régit la logique des déplacements, l’organise à une échelle routière et ordonne une unité urbaine paysagère (caractère unitaire). Ce système proliférant en damier donne la sensation de la possibilité de son extension impassible et orthonormée à l’infini (La calle Rivadavia, qui divise Buenos Aires en deux, est l’une des plus longues du monde ; Mar del Plata : ville numérotée).

Ville-langue. Il s’agit là d’une analogie connue et, comme telle, souvent exploitée. Je me propose de l’exploiter à nouveau, pour saisir l’être à la fois identique et changeant de la ville, cet extraordinaire composé de stabilité et de mouvance, de force gravitationnelle et d’agitation aléatoire, cette microgéographie de points discordants et d’échos silencieux.

 

2.2 A l’échelle urbaine les enjeux politiques : l’art des villes, art politique

 

Le labyrinthe urbain de nos vieilles cités, que Corboz appelle palimpseste3, fruit d’une longue sédimentation d’usages, cède la place à une rationalisation où apparaît de manière probante la logique politique à l’œuvre : modélisation de la ville selon les impératifs d’une administration coloniale.

Dans ce damier, l’identité citadine de tout un chacun et son expression politique se voient restreintes de la diversité de mouvement qui est offerte aux pièces d’échec, aux manœuvres de contournement des pierres du GO. La déambulation, au sens d’une dérive situationniste, est rendue impraticable à tel point l’impossibilité de perdre les repères cardinaux est patente. Ce constant et aisé repérage géographique incite « les assassins de boussoles 4» de Cortázar, à éprouver le lointain de ses droites rues,,, routes lancées à la conquête de l’horizon, car aucun mouvement de terrain n’interrompra la reproduction réglée de l’expansion de la ville selon ses lignes qui ne s’éteignent que perpendiculairement à la rupture de pente de la cordillère. Aussi, l’égalité scientifique du tracé, ou plutôt de sa découpe, rend aussi incontestable qu’aberrante la violence politique qui maintient l’ordre d’une inégalité sociale de la ville radioconcentrique bien que portuaire de Buenos Aires5. De gigantesques écarts sociaux font particulièrement redouter une violence urbaine que seule la coercition paraît pouvoir contrôler. Il s’agira donc de s’engager dans un travail de décryptage des discours spatiaux post-modernes pour progresser dans l’analyse des relations entre espace et pouvoir. La parcelle n’a pas (d’histoire ou peu) de contraintes patrimoniales, elle n’a pas de singularité géométrique originelle et pourtant seule sa localisation, son inscription contextuelle décide de sa valeur foncière. En conséquence cette dernière est comme un résultat interactif ; ce qui explique, pour une part du moins, le succès temporaire d’opérations de promotion immobilière d’envergure incorporant une mixité de services (Puerto Madero, Nuevo Palermo).

« L’effet graphique de la lisibilité dissimule des intentions et des actions stratégiques6 » avertissait Henri Lefebvre à l’encontre des effets souvents trompeurs d’intelligibilité et de visibilité de l’espace. Le déchiffrement des signes urbains permet de déconstruire la logique intentionnelle de la production de l’espace marchand.

Dans ce pays où l’aménagement du territoire et la planification urbaine centralisés semblent pratiquement impossibles, il est donné de discerner une logique insidieuse, ponctuelle mais prégnante de son organisation.

 

2.3 Méthode d’appréhension

 

Interrogeons-nous l’espace d’un instant sur ce que, parfois, dissimulent les grands mots. Et en particulier, la question qui sans doute devrait ouvrir ce travail : Qu’est-ce que l’anthropologie urbaine ? Si l’on s’en réfère á l’étymologie, il s’agirait d’une science qui tient pour objet d’étude l’homme des villes. Jouit-elle d’une installation épistémologique ? Dispose-t-elle d’une terminologie disciplinaire ? Ma prétention ou mon ignorance abusives me permettront d’en douter. Aussi je la situerai entre littérature et histoire, dans un champs lexical de connaissances anthropologiques; oú l’on pourra lire de nombreux néologismes hybrides de deux racines. Pour ce qui est de la méthode, elle est de celle que l’on rencontrera sur les chemins de Buenos Aires7. Dans les pas du citadin.

« Mais les vrais voyageurs sont ceux-là seuls qui partent
Pour partir; cœurs légers, semblables aux ballons,
De leur fatalité jamais ils ne s'écartent,

Et, sans savoir pourquoi, disent toujours : Allons. »

Charles Baudelaire, Les Fleurs du mal.


1 cf. le couplet relatif á la colonisation de la chanson « Europe » de Bertrand Cantat et Brigitte Fontaine.

2 Negri (Antoni) y Hardt (Michael), Imperio, Buenos Aires, Paidos, 2002.

3 Corboz (André), le territoire comme palimpseste, éditions de l’imprimeur, collection tranches de villes

4 Cortázar (Julio), Rayuela, Madrid, Alfaguara, 1963, 1999, p.372. L’expression exacte est : “matadores de brújula.”

5 Le front de mer étant le diamètre de bon nombre de villes portuaires.

6 Lefebvre (Henri), la production de l’espace, Anthropos, Paris, 1974, p.172.

7 metodos : du grec en chemin.

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