Buenos Aires, témoigner d'une ville en crise 2.4

Publié le par An-architecte

El-tunel,-Xul-Solar,-1924,-acuarela-sobre-papel

2.4 Témoin de ville ou « grammaire générative des jambes1 » :

 

« En París todo lo era Buenos Aires y viceversa; en lo màs ahincado del amor padecía y acataba la pérdida y el olvido. Actitud perniciosamente cómoda y hasta fácil a poco que se volviera un reflejo y una técnica; la lucidez terrible del paralítico, la ceguera del atleta  perfectamente estúpido. Se empieza a andar por la vida con el paso del filósofo y del clochard, reduciendo cada vez más los gestos vitales al meno instinto de conservación, al ejercicio de una conciencia más atenta a no dejarse engañar que a aprehender la verdad2. »

Rayuela de Julio Cortázar

 

2.4.1 Introduction partielle


Transcription chronologique d’un carnet de rue, il procède par touches impressionnistes. Les situations urbaines décrites furent écrites en situation, dans l’espoir de saisir par des mots spontanés, moins choisis, le caractère unique mais déjà multiple de ces scènes urbaines instantanées. Les citations qui les émaillent sont mes lectures et dialogues d’alors. Lamentablement, il manque au lecteur tous les indices que livrent une calligraphie malmenée, la ponctuation des ratures, les gribouillis qui l’agrémentent et le basculement d’une langue à l’autre. Ce dernier témoin n’est pas sans conséquence, car aussi vrai que pensée et langage sont consubstantiels (intelligibilité), s’exprimer en d’autres termes, c’est emprunter de nouveaux cheminements de pensées. Aussi, j’aimerai que le lecteur s’arme de patience et me pardonne l’incorrigible maladresse de mon écriture, pour n’en retenir que la valeur de témoignage.

Ce récit urbain fait appel aux sens et retranscrit une descente dans l’indolence ouatée de la moiteur fluviale. Ce qu’un jugement hâtif amènerait à déconsidérer comme de stériles états d’âme devra être interpréter comme l’état d’esprit d’un promeneur quelconque. Beaucoup de porteños privés de vivre leurs rêves, rêvent leurs vies et ont élus refuge dans l’apathie médicamenteuse ou la jovialité artificieuse. Ce que je pressens plus bas sous les traits d’un indéfinissable maquillage. J’ai cherché à être l’un d’entre eux, à voir par leurs yeux, et pour ce faire à m’identifier à la ville Buenos Aires, structure morphologique de la société qui l’habite. Et l’immersion devint noyade.


 J’avais l’appétit d’un chas où je puisse me défatiguer de ces cénacles de chiromanciens, de ces chamailleries vétilleuses de sermonnaires, les abandonner à la septicémie de leur céphalées, rester inapprivoisé et être du côté du faire. Je serai plutôt un séraphin sélénite qu’un séide sectaire. J’appareille pour l’enchantement d’une traversée, je ne suis pas un déserteur désemparé, j’ai de la désinvolture, juste assez pour ne pas me dérober.

« Je réponds ordinairement à ceux qui me demandent raison de mes voyages : que je sais bien ce que je fuis, mais non pas ce que je cherche. » Montaigne

 

La ville est comme maquillée, elle laisse un étrange goût de mystère insatiable. Rien en apparence ne laisse deviner les événements qui s’y sont tramés.

Quelque chose de doux, dans l’air, humecte les tempéraments. La trépidation stérile de l’Europe ne semble pas pouvoir survivre aux rythmes à contretemps de l’embouchure du fleuve.

J’éprouve le lointain c’est certain, mais j’occupe un terrain où tout m’est familier.

La situation sociale est inimaginable de France. Hier je participais à une manifestation de soutien à un compañero du PO, auquel dorénavant j’appartiens, devant le tribunal Retiro du Comodoro Py, lorsque inopinément la police a chargé indistinctement femmes, enfants et landaus. La débandade fut pourchassée sur près de 3 km à grands renforts de grenades lacrymogènes. Finalement, réfugié dans la gare parmi les voyageurs, j’ai assisté impuissant au manège sanglant des « motos negros » milice d’extrême droite, montée sur une douzaine de moto-guzzi pétaradantes, qui vient faire le coup de force en fin de manifestation.

Les gens ont peur mais il y a une résistance et une solidarité admirables : Sassetru, une usine d’agroalimentaire, vient d’être rouverte sous contrôle ouvrier. Il y avait mardi un débat à la Facultad de Ciencias Sociales, la conviction est inentamée et l’expérience autogestionnaire de Zaenon, Brukman, Transporte del Oeste, porteuse d’espoirs.

- Les fonds de pensions japonais réclament du gouvernement qu’il vende des terres á deux dollars l’hectare pour payer la dette publique3. Quelle est l’espérance de vie au Japon ?

J’ai pris part à une Cachafà (sorte de fanfare carnavalesque) organisée par le quartier pour sauver son école publique.

Et puis partout, tout le temps les gens sont bienveillants…par exemple lorsque je suis arrivé tout l’immeuble, puis bientôt toute la manzana a tenté d’ouvrir ma porte bloquée. Sans succès, certes, mais le cœur y était.

Réapparition ostentatoire de la mendicité des petits boulots : serveur de maté ambulant, collecteur de cartons, cireur de chaussures, promeneur de meute.

Maintenant, une semaine. Ce pays me submerge, comme sa moiteur.

Maintenant, je me rends au vent de ce continent indigent.

La chaleur est dans l’air et dans la poignée de main.

Et même si ma main se délie à écrire cette langue, elle lui manque.

On ne fait jamais de voyage, pour faire il faut rester.

Tout ce toutim tourne dans ma tête et ma tête en sens inverse.

 

- La misère frappe la physionomie de la ville, 137 plaques de bronze apposées en l’honneur des grands hommes et 6 de leurs bustes ont été volés, mais aussi 2500 bouches d’égouts, 1400 indicateurs de rues, jusqu’à la moitié des toits d’arrêt de collectivos, d’innombrables luminaires et la liste est non exhaustive. En conséquence, c’est tout le mobilier urbain qui va être conçu avec des matériaux pauvres4. Par ailleurs, 21917 édifices de huit quartiers ont été déclarés en péril, corniches fissurées, balcon sur le point de céder… la loi 257 du code de l’urbanisme prévoit que le maintien des façades est á charge des propriétaires, mais le plus souvent ceux-ci ont fuit á l’étranger5.

 

Dans le désert personne n’a de nom parce que personne n’appelle, ici je suis Juliano pour mes amis du barrio, ses mauvais bougres me font passer des nuits inénarrables. Juliano est mon second prénom que je dois au père spirituel de mon père, Juliano Grimau, premier secrétaire du parti communiste espagnol durant la guerre civile, réfugié clandestinement chez mes grands-parents.

 

« El mundo y la denuncia son categorías artísticas por lo menos equivalentes y merecedoras de los mismos trabajos y esperanzas que se dedican a la ficción. Recuperar la voz del pueblo, que es más importante que la de los individuos. Trazar el avance de los héroes desde la resignación hasta el triunfo que se sabe no-definitivo, porque tampoco es posible ya ser inocente ante la revolución6

Rodolpho Walsh

 

« On ne naît pas révolutionnaire on le devient » disait le vieux Carnot ce que je partage en m’avouant ne pouvoir être révolutionnaire sans révolution. J’ai toujours pensé que l’aspiration n’était autre qu’une responsabilité stricte et si je n’avais la certitude qu’on le devient dans un coup de vent, je divaguerais le devenir chaque jour davantage. En réalité, je me vautre dans l’immense expérience acquise au cours des luttes récentes de ce pays.

- L’indispensable réfection des principales voies qui mènent á la capitale coûtera 20 millions de Pesos á la province, les travaux débuteront dans dix jours7. Nous verrons.

Si dans les premiers temps, être l’unique attraction de la place me flattait et m’amusait, aujourd’hui, je crois que j’aimerais plutôt être le premier passant venu. Seulement voilà, je suis le loup blanc, sur la place sous mon balcon, je ne peux plus traverser sans serrer dix pognes, boire une goulée et m’attarder. Longtemps, souvent. Il faut que j’apprenne à passer mon chemin. Certaines situations sont gênantes. J’aimerai pouvoir dire plus, pour que tout ce que je dis ne prenne pas des proportions démesurées. Dans l’attente du perfectionnement d’une mimologie exhaustive, certains nervis patientent et m’aident à me mieux comprendre.

Ainsi, rêver d’un pays sans argent est, pour l’instant, l’utopie au sens strict : l’argent manque uniquement et le topos n’existe pas. Mais il s’invente sous mon balcon sur la place et se partage comme le peu que nous avons. L’argent lui. La gentillesse des gens comparés à la dureté de la vie de tous les jours est insensée, généreuse ou vitale.

Et je tiens de Chateaubriand que « toute révolution qui n’est pas accomplie dans les mœurs et les idées échoue.»

J’ai fait la connaissance des six membres du « Red Solidaria » j’ai cru que j’allais faire une rechute dans le cercle des hypocondriaques revêches et querelleurs. Il y avait comme un désarroi qui m’a confirmé l’image que m’en avait donnée Ariel : « son religiosos.» « Comme le jour dépend de l’innocence le monde dépend de tes yeux purs » Paul Eluard.

Un soir de collecte comme les autres, Luciano, alors âgé de 12 ans, s’apprêtait á traverser San Luis á l’angle de Larrea, lorsque le 17 qu’il n’avait pas vu venir fit corner son clairon. Le petit tenta de reculer mais ses talons vinrent heurter le trottoir. Alors son diable s’abattit et lui rompit les deux jambes dans un fracas de tous les diables.

- Plus de 1.500.000 enfants travaillent, en Argentine. Ils représentent plus de 22% de la classe d’âge 5 -14 ans. Près de 82% d’entre eux survivent en ville8.

Sortir du cimetière de la Recoleta sans porter la croix de l’obsession métaphysique, c’est tenir résolument sa jeunesse. Une pulsion de vie qui pousse à songer yeux grands ouverts à l’agrégation des carnes plutôt qu’à leur fatale désagrégation9.

La facticité du bien-être que procure l’inhalation est susceptible de me faire décrocher de toutes les autres sortes d’expédients que j’ai employé jusqu’alors régulièrement.

A propos d’une abuelita voisine d’attablée :

Vieillir, c’est un peu parler quand on est attablé seul, ne voir que ceux qui portent un pelage blanc et s’entourer d’ombres altières mais lointaines. Comment fait-on quand on est derrière soi ?

C’est l’histoire glanée d’un garçon qui travaillait dans le bar á grillade de son père. Ce dernier avait le tour de poitrine des pièces de bœuf qu’il débitait puis aplatissait toute la journée. Le soir venu, ils mangeaient le gras et les restes dont les clients n’avaient pas voulus. Et le père disait chaque soir á son fils la voix chargées de reproches : « Un client qui mange bien, revient ; toi, tu reviendras, quoiqu’il en soit. »

- «Aucun pays d’Amérique Latine, qui est la région du monde oú se relève les plus grandes disparités de revenus, n’a connu de modification aussi drastique de la répartition des richesses ses 10 dernières années» déclare Leonardo Gasparini, directeur du Centro de Estudios Distributivos, Laborales y Sociales (CEDLAS) de l’Université Nationale de la Plata10.

L’idéal comme imaginaire théorique. L’image comme illusion illisible. Je m’abreuve de bourbe fangeuse, mais mon chemin est tracé tant l’horizon est dépouillé. Ici, il n’est qu’une chose à faire ; faire. Il n’est pas possible de faire faire, de quelle autorité ? Il faut faire de ses mains, de sa tête, pas le temps de l’appesantissement, c’est déjà le suivant et l’urgence va croissante jour après jour. Mais le fil des jours n’est pas encore assez continu, il lui faut d’autres destinées, plus lointaines et plus sûres. L’empressement ne sert de rien, seule compte la détermination solidement amarrée par la raison.

Une fraction de la population porteñas vibrionne d’un concert en plein air, au ballet populaire du théâtre Colon ; le cinéma, aussi, est souvent gratuit et animé par des comités de quartiers. Une myriade de centres culturels offrent une constellation de sorties qui prétendent l’être aussi11.

 

- « Arte BA 2003 : La Foire vient avec des nouveautés


Après la débâcle de la fin de 2001, la première foire Arte BA post-crise fut celle de juillet de 2002. Cette édition a démontré une volonté de maintien de la part des organisateurs et participants, au delà de toute frivolité, engagés sur le maintien dans le temps d’un projet qui combine marché et culture.

La nouvelle édition qui décida de changer son nom pour « la foire de l’Art contemporain », gage « un répondant » qu’affirme la volonté démontrée l’année passée, d’un contexte optimiste.

La décision de se proposer comme représentative de l’art d’aujourd’hui, fonctionne en partie comme un projet á longue durée – en relation avec le collectionnisme de l’art actuel - en partie comme le moyen de disposer les filtres nécessaires et ajuster les conditions de participation.

Dans cette édition, la division des espaces en diverses catégories est très claire : Galerie d’Art, Art Dealers, Nouvelles Expressions de l’art, Institutions-Fondation-Entreprises et Publications12. »

Ainsi débute la serinette de Fabián Lebenglik, et son article dithyrambique s’étale sur plus d’une page du quotidien le plus lu du pays : Clarín. La foire de l’art se tint á la Rural la semaine du 14 au 22 de juin après le passage des bovidés et avant le grand salon des armes á feu.

 

« Le plus urgent ne me paraît pas tant de défendre une culture dont l'existence n'a jamais sauvé un homme du souci de mieux vivre et d'avoir faim, que d'extraire de ce que l'on appelle la culture, des idées dont la force vivante est identique à celle de la faim.13 »

             Antonin Artaud

 

Il fallait qu’il se passe quelque chose de semblable pour que je reprenne pied. Cela devait survenir tôt ou tard et dans mon malheur on peut dire que j’ai eu de la chance. On ne peut faire aveuglement et éternellement confiance à l’inconnu sans qu’un jour venu, il se révèle inconnu. Pourtant, ils avaient tant les têtes du renard Collodi et du chat qui l’accompagne dans le conte de Walt Disney que leur duplicité aurait dut m’apparaître au premier regard. Ils ont volé le vélo de mon voisin et arraché la clavette de la serrure. L’impôt du pauvre. J’ai toujours des problèmes de clefs. Ce n’est pas en me jetant au hasard et saoul qui plus est dans la grande ville de Buenos Aires que je briserais ma claustration : c’est résolu. J’ai passé la journée d’hier, samedi, à assister mon voisin chargé de la maintenance de l’immeuble. Je lui devais bien ces menus travaux d’intérêts généraux après le vol de son vélo. Ensuite je suis allé manger mon dernier peso sous forme d’un choripan. Aujourd’hui dimanche, je n’ai pas le sentiment d’avoir épongé ma dette, et le pire c’est que toutes les casas de cambio sont fermées en ce jour de chôme, si bien que mon intention d’aller procéder aux premiers repérages des terrains que convoitent les coopératives resterait une intention si je n’avais trouvé dans l’avenida Santa Fe une sorte de brasserie où livrer mon premier tribut de touriste. Je suis donc en ce moment même, attablé dans une compagnie essentiellement composée de sexagénaires, derrière une milanesa et assiégé de serveurs qui à chacune de mes gorgée se ruent pour m’en resservir une. Outre, l’expérience édifiante et nécessaire de ce type de lieu où l’on écoute « It’s a wonderfull world » version harmonica susurrante et piano arpégé alors que sont diffusées sur grand écran les images d’une pyrotechnie meurtrière á Bagdad, il semblerait, que tout compte fait, étant donné le taux de change qui y est pratiqué, le repas me soit offert.

- L’offre de bureaux á Buenos Aires est de 6,5 millions de mètres carrés, selon le relèvement CB Richard Ellis. L’année dernière la demande fut de 60.000 m2, la soustraction permet de déduire la vacance. Pourtant, paradoxalement le prix de l’immobilier continu de croître14.

On vide la caisse du collectivos passé la limite du Général Paz, j’ai tardé à la découvrir mais cela fait trois jours que je la parcoure ; il existe une autre ville de l’autre côté de l’autopista. Plus basse, plus précaire, mais aussi en cœur d’îlot, desservie par d’infréquentables venelles qui traversent la cuadra.

Le monde fond son temps, personne ne fonde. Je vis dans un vieux pays qui n’a jamais vieilli. Bigre de bouc et bougre de bique. Le sucre d’une vie dilapidée aux terrasses des cafés. A Palermo, à Belgrano : multiplication des distractions, la chalandise des marchandises aiguise la facétie d’une vie transmise mais jamais conquise. Ici, la vie est bienheureuse et c’est la rançon du nom de famille qui l’a promise. Le dimanche on prend par la manche son héritage sur pattes et l’on attend qu’il crache son dentier plombé. Quand on a pu on l’a bu la veille. Quelle animation ! Belle émulation que deux générations bien loties, réunies qui se sourient gueule de bois et gueule dorée.

- A Belgrano, á Palermo le mètre carré s’achète déjà 1000 dollars, soit son prix lors de la convertibilité 1 á 115.

C’est une ruche, ça grouille, ça braille, ça semble plus désorienté que moi, plus impatienté. Peut être simplement moins curieux - Il s’agissait d’un cours de construction de première année, je maugrée, pour rester poli, contre le bureau des relaciones internacionales qui en plus d’être toujours fermé, m’a mal orienté.

Une heure déjà et une heure encore, maillon d’une chaîne inhumaine, tout est digitalisé mais pour visualiser il faut patienter ----------------------------------------------- Et encore, le dessein différé le temps que les premiers arrivés soient les premiers servis, je ne suis plus le dernier et ce serait presque un plaisir de me retourner, si ce n’était stupide. J’attends le jour où j’imprimerais mes plans sur le front des cons qui ont l’aplomb du boucan et du vent dans le carafon.


Algunos títulos ecuménicos de un matador de brújula16, Xul Solar :

Muy wile con yu to worke
nen pax for melior munto

yu pardone y consje mui
nel nome del cielo

vuel villa 1936

- La Plaza Flores sera réaménagée et 4 guérites accueilleront des agents 24 heures sur 2417.

 

Le bar francophone « la cigale » et son envers de façade.

Le degré zéro de l’écriture, ce pourrait être l’écriture comme refuge, écrire pour se soustraire aux regards, sans motif littéral simplement la succession de symboles qui font hiéroglyphes minuscules et alignés. Il parait que celui qui sourit et se tait regarde un sablier invisible. Mais s’abstraire ainsi d’une situation c’est encore y appartenir et même davantage : faciliter la caractérisation, l’écrivaillon maudit, exilé du bout du bar qui se croit incompris mais qui n’est que trop démasqué. Il voudrait s’isoler dans ses pensées gribouillées, eh bien qu’il en soit ainsi scribouillard mal-aimé du brouillard de tes pastis éclusés. Y a deux misérables, fraîchement débarqués de New York city, qui font un vacarme si binairement infernal / minable que je vais me carapater sans tarder. Le très précieux de ce que je sais reste entaché de silence. Et je suis son écho, sa huitième note. Résolument, c’est avec ceux du barrio, sa barra, que je me sens le plus réuni. L’esquina fait l’obligation circonstancielle suffisante et la palabre est facile, tout vient en son temps à qui sait attendre. Je n’attends plus ce qu’il m’arrive d’offrir ou pas. Mais la nuit est à nous et les amis à moi. Purs porteños, ils le furent, noctambules somnambules d’heures passées à la terrasse du désert Buenos Aires asphyxié. Nous vivons dans un temps où tout est contemporaine multiplicité. J’ai croisé Henri, tard, j’étais si abasourdi de le voir que je lui ai demandé deux fois mon numéro et donné le sien.


27. Le voyageur


« Plus de chemin nulle part ! Abîme alentour et silence de mort ! »

Tu l’as voulu ! Ta volonté s’est détournée de toute voie !

Voyageur le moment est venu !

Avec sang froid regarde et soit lucide !

Tu es perdu, si tu crois au danger,


Nietzsche, ainsi parlait Zarathoustra18

 

- Les 18 cuadras les plus en vue de l’Avenida Santa Fe attirent á nouveau 1.500.000 acheteurs par mois. Les 1800 mètres de vitrine offrent 232 magasins de vêtements, 64 locutorios (locaux de télécommunications), 27 banques et 15 pharmacies19.

Un espace public ? Un théâtre ?

 

Je me heurte aveuglément au quadrangle blanc, à quelques uns près, encerclé de toutes parts pariètalement d'un périmètre dur qui ne me laisse que la lecture. Un livre, c'est encore un dehors. Un dehors reste naturellement partagé. A chacun, ceux qui passent ont un même droit au plein air que ceux qui s'impassent. Pourtant nous ne partageons plus la même voûte céleste, mon temps est celui de ton obscurité et l'envers va jusqu'au cycle saisonnier. Je prends appui sur tes voûtes plantaires, mon antipode, moi, j'ai les pieds plats d'un vieux monde rond qui n'a jamais vieilli. Cours, cours essouffle-moi, toi que demain appelle déjà. J'ai une rage dedans, celle de ne pouvoir crier sans toi, créer cent toits. Tout manque tant que je ne manque pas. Me voilà perdu dans la houle des anodins, cette armée d'ombres appliquées à leurs anonymats las, là et la d'une ville où tous sont ni plus et chacun ni moins que l'imaginaire collectif d'une ville. Le doute n'est pas permis, pas de place pour cet enfant de malheur et il faut élude parce que. La ville qui se donnerait comme question à jamais irrésolue est à construire. Celle où l'on érigerait des statue(t)s aux gueules défigurées que tous envisageraient, alors mais surtout enfin, de dévisager dubitablement. Où le soleil déclinerait pour s'incliner galamment à la journée d'un jour continu jusqu'au soir suivant de son lever. Une ville dont l'ensemble serait plus que la simple somme des particules qui l'excitent, orpheline de ses voyageurs plus que fille de ses habitants, bergère au long cours plus que troupeau infamant. Où nous suivrions l'étoile de notre destination et abandonnerions la pitance de notre incarnation. Une cité juste.

Le mot travail n'existe pas en grec. Il n'y a que le mot agir, faire: faire l'amour, faire la sieste. Et si, aujourd'hui, premier mai, je ne faisais rien. Ne pas dire un mot de toute la journée, ne pas lire le journal, ne pas entendre la radio, ne pas écouter mes amis, s'abandonner absolument à la paresse d'être indifférent au sort du monde, c'est, aujourd'hui, la plus belle médecine que je puisse m'administrer. Les heures m'échappent et pourtant le temps se suspend, mesure l'effort avant de reprendre son lit de cours. L’érosion fait le lit du cours d’eau et la durée celui du temps. A bien y penser maintenant, je fais parce que je n'ai pas la force de ne rien faire du tout. Curieux Sisyphe que je fais, qui se force à s'arrêter de ne rien faire pour se reposer un peu à la recherche du temps perdu.


- 1.483.000 touristes passèrent par Buenos Aires durant le premier semestre de cette année, selon le secrétariat du développement économique. Soit une croissance de plus de 180% par rapport á la même période en 200220. Trois petits tours et pis s’en vont.

Selon Nietzsche, l’intellectuel est en son centre, non oú il est né (la naissance est de l’histoire) ; l’intellectuel est d’oú il engendre et depuis oú il donne au monde : Ubi pater sum, in patria, « là oú je suis père, oú j’engendre, lá se trouve ma patrie et non oú j’ai été engendré »21.

 

1 Bailly (Jean-Christophe), La ville á l’œuvre, Les éditions de l’imprimeur collection tranches de villes, Paris, 2001. Je me permets l’emprunt de cette formule.

2 Cortázar (Julio), Rayuela, Madrid, Alfaguara, 1963, 1999, p.221. Traduction de l’auteur du mémoire.

« Dans Paris tout était Buenos et vice-versa ; au plus profond de l’amour paraissaient et s’épuisaient la perte et l’oubli. Attitude pernicieusement commode et à ce point facile que peu à peu elle deviendrait un reflex et une technique ; la lucidité du paralytique, la cécité de l’athlète parfaitement stupide. Il avait pris l’habitude d’aller par la vie avec le pas du philosophe et du clochard, réduisant chaque fois plus les gestes vitaux au moindre instinct de conservation. A l’exercice d’une conscience plus attentive à ne pas se laisser duper qu’à appréhender la vérité. »

3 Nestor Restivo, la venta de tierras no entusiasma, Clarín del 18 de marzo de 2003 p.11

4 Yanina Kinigsberg, Cambio en placas, paradas de collectivos y carteles de calles de Buenos Aires, Clarín del 7 de junio de 2003 p.28

5 Fernando Soriano, Un operativo para controlar frentes y balcones antiguos, Clarín del 8 de junio de 2003 p.29

6 Walsh (Rodolpho), Los oficios terrestres, Ediciones Catálogos colección ensayos, Buenos Aires, 1978, 1965. Traduction de l’auteur du mémoire

« Le monde et sa critique sont des catégories artistiques pour le moins équivalentes, elles procèdent des mêmes travaux et espérances consacrées à la fiction. Récupérer la voix du peuple, qui est plus importantes que celle des individus. Tracer l’avance de héros depuis la résignation jusqu’au triomphe qui se sait provisoire, parce qu’il n’est pas possible non plus d’être déjà innocent avant la révolution. »

7 Liliana Caruso, Todos los caminos conducen a la ciudad, Clarín del 10 de junio de 2003 p.30

8 Silvina Heguy, Se celebro el día mundial contra el trabajo infantil, Clarín del 11 de junio de 2003 p.40

9 Voir dans 2.Buenos Aires/4. museos/Recoleta

10 Sebastián Campanario, El nuevo socio del club de los país más desiguales, Clarín del 12 de junio de 2003 p.3

voir illustration 2.

11 Voir dans 2.Buenos Aires/4.museos.

12 Fabián Lebenglik, la feria viene con novedades, Clarín del 14 de junio de 2003 p.42

Voir les chiffrages de l’affiche Arte BA dans 1.mémoire/annexe jpg.

13 Artaud (Antonin), Le théatre et son double, Editions Gallimard collection Folio\Essais, Saint Armand (Cher), février 2001.p.12

 

14 Claudia Boragni, Por qué sube el precio de las propiedades, Clarín del 15 de junio de 2003 p.4

voir illustration 3.

15 Natalia Muscatelli, Repunte de ventas y de precios de propiedades en los barrios mas cotizados, Clarín del6 de julio de 2003 p.16

16 Quelques titres oecuméniques d’un assassin de boussole

17 Victoria Tatti, La Plaza Flores tendrá garitas con policías durante las 24 horas, Clarín del 10 de julio de 2003 p.34

18 Nietzsche (Friedrich), ainsi parlait Zarathoustra, Editions Gallimard-Folio\Essais, Paris, 1985.p.38.

19 Vivian Urfeig, Con precios mas bajos, la avenida Santa Fe vuelve a estar de moda, Clarín del 12 de juliode 2003 p.46

20 Ismael Bermúdez, Datos oficiales, Clarín del 23 de julio de 2003 p.12

21 Citation tirée de “l’influence du Sud sur Nietzsche”, de Stefan Zweig édité aux Nouvelles littéraires, le 19 de julio 1930, citée par d’Antonio Gramsci, Los intelectuales y la organización de la cultura, édité chez Nueva Visión, en marzo 2000, Buenos Aires, P.68.

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