de l'architecture

Publié le par An-architecte

Le sens commun veut que l’architecte soit un hiérarque, il ordonne les plans et ordonne leur exécution. Taxinome, superviseur. Mais quel est le champs étendu de ses attributions ?

Dessinateur de lieux projetés son domaine est celui du projet et de sa réalisation. L’origine est le but. Et le projet se prévoit par le dessin. Le dessin si l’on s’en remet á Alberti est une technique d’idéation. Au début donc était l’idée. Peut être déjà un dessein, quoiqu’il en soit, quelque chose qui n’a jamais été, qui n’est pas, mais qui sera. Aussi, le projet n’est pas autrement que ce que l’on veut qu’il soit. Il suffit qu’on le veuille, il est déjà en devenir et l’idée de l’architecte travaille á cette prescience qu’il fera qu’il soit. Si le Lalande dit vrai, appliquant á un objet une opération de pensée, l’architecte conçoit. Pour l’avenir. Il puise donc hors de toutes reproductions, puisque son assignation est de faire surgir du connu le nouveau construit. Il présage du dessin la construction de nouvelles formes habitées d’habiter. L’existence même du projet, sa prémodernité le pousse au refus de l’institué -déjà-là-. Le projet architectural n’est pas là, il est ailleurs, dans l’ensuite modélisé et structuré. Aussi vrai que le projet est un défi lancé au temps, la projection de l’architecte s’affronte á l’ordre des choses. Pour que sa réalisation s’y intègre. Le temps du projet serait donc le présent continu, tant son jet asymptotique suit un point perspectif aussi fugitif que le temps historique.

Mais jusqu’ou ce continu perce-t-il le futur ? Certains juristes pragmatiques me rappèleront la responsabilité décennale, d’autres encore invoqueront la qualité de pérennité chère á Viollet-le-Duc…

Procédons par étapes, l’idée se métamorphose en projet lorsqu’elle est conçue, mais quand le projet devient á son tour ouvrage1?

Pour qu’un projet d’architecture se réalise, il faudra remuer ciel et terre. Si l’objet s’érige, sa réalité physique et matérielle sera incontestable. Sa mise au monde, sa simple résistance á l’air, lui prêtera existence sociale. Davantage, s’il est vraiment la conception d’une idée, alors, il aura une valeur d’usage á une échelle humaine. L’homme est l’étalon, le point de naissance de toutes lignes. Or l’être humain ressemble encore un peu á un animal social, aussi á l’évidence, lorsque l’architecture se projette sur le corps social, elle assume une mission sociale, la figure du mouvement historique. Le corps social support du projet est la ville, concentration d’architectures. L’étymologie de Mégalopolis livre son secret. L’art des villes est aussi le politique. A moins que les deux domaines soient confondus. La détermination á agir de l’architecte serait donc d’ordre social et politique, et sa visée, l’avenir, l’aspiration á une évolution enragée2. Pour que l’inquiet devenir dans la succession du temps prévale sur la paisible coexistence de l’espace3, et que l’architecture réincarne une traditionnalité moderne.

Cependant, aujourd’hui peu de projets s’édifient sans capitaux. Et ceux qui les détiennent le doivent á l’ordre existant. Alors, la reptation de la boutonnière?

«L'un des traits les plus remarquables de la nature humaine est, [...] à côté de tant d'égoïsme individuel, l'absence générale d'envie que chaque
présent porte à son avenir.» Cette réflexion de Lotze conduit à penser que notre image du bonheur est tout entière colorée par le temps dans lequel il nous a été imparti de vivre
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. Mais que l’on m’autorise seulement á constituer mon modeste exercice du métier d’architecte en une tentative de réponse pratique. Ou, comment constituer une maîtrise d’ouvrage disposée á aller contre ses intérêts objectifs de classe et réinstaller la discipline architecturale á une croisée d’épistémès étendant, pour ainsi dire, son domaine de lutte.


Marx pensait des concentrations de populations qu’elles seraient subversives, il déclarait, l’air des villes émancipe. Je crois qu’il est vicié, corrompu ; les grandes villes modernes sont bouffies de leurs boulimies consuméristes. Plus personne n’est dupe de son alimentation, tous ses habitants savent qu’ils saignent de l’autre côté du monde, mais s’offrent la bonne conscience du petit commerce équitable, du rot caritatif ponctuel pour que la lame de la vague passe. Pas le temps du vague á l’âme, c’est déjà le suivant et la sangsue continue sans état d’âme. La pauvreté est dans la rue on l’enjambe dans un rictus d’accoutumance, on fait la mendicité comme le catéchisme d’antan, ça donne la bonté de la conscience facile. Mais dans le fond l’on sait. Le corps social général en a la mauvaise conscience collective. Et rien. Il s’en accommode. Et plutôt, la barbarie que l’ennui. Alors la ville est á réinventer. Pour que vivent les exigences de l’idéal. Elle n’est peut être pas ces mégalopoles tentaculaires qui assiégent les territoires et leurs fait livrer tribut, ces poulpiers qui s’acharnent sur un corps exsangue. Mais, gardons nous de l’écueil que dénonce Steiner en ces termes : « Ce qui mérite d’être étudié, c’est la facilité avec laquelle les critiques de la société urbaine se transforment en mise en accusation de toute civilisations, codifiée et complexe en tant que telle. Je n’oublie pas que le mot civilisation se rattache au latin civitas. Le naturalisme á la Rousseau comporte manifestement un côté destructeur. 5»


De retour chez soi, pour évaluer la distance parcourue, il faut retourner. C’est de retour dans sa peau que l’on peut mesurer le cycle d’une mue. Une révolution zeugmatique. S’inaugurer d’un comme si.

La forme du compte rendu d’une pratique ?

Si le beau c’est le vrai bien habillé, alors cette forme sera vestimentaire. L’écriture d’un fait révolu, accomplir un geste qui rend compte d’un acte. Réduire une série d’actions prédisposées á un geste symbolique. Il appartient au langage et signifie silence :

.Tout ou ne rien dire ? Rendre compte d’architecture serait mettre en scène un chantier. Seul, c’est caricatural et convoquer les techniques du théâtre brechtien, n’amènerait qu’à l’imitation répétitive ce que je me représente comme très ennuyeux. Les Beaux arts sont l’expression vive des sentiments moraux, serinait Buchez. Exhaustitivité ? De nombreuses bandes sonores ? Des connaissances narratives dirait Lyotard et le temps du récit ajouterait Ricoeur.

Superposition de latences courtes / une phrase exquise / Un point final. L’acte n’a jamais de forme a priori. Il est ce pourquoi il s’accomplit. La forme est une contingence de son surgissement. La forme n’est que l’apparence donnée á l’exécution d’une fonction. Le onzième aphorisme du Tao Te King  de Lao Tse abonde en mon sens: Une maison est percée de porte et de fenêtre, et c’est leur vide qui la rend habitable. Ainsi, l’être produit l’utile ; mais c’est le non-être qui le rend efficace. Comment présenter le non-être ? Faire un compte-rendu d’activités rapportées ?

Sur l’ombre de ces pieds, un instant statique puis chaque pas fera chemin. Mais il ne faut rien enjamber, oú en étais-je ?


1 De la traduction de chantier en espagnol: obra.

2 Malevich cité par : Nakov (André), Abstrait / Concret, Paris, Transédition, 1981. p.15

3 Debord, G., “El tiempo espectacular”, La sociedad del espectáculo en el acondicionamiento del territorio art. 170, La Marca,1995.

4 Cité par Benjamin dans l’incipit de Sur le concept d’histoire.

5 Steiner (George), Dans le château de Barbe Bleue, Notes pour une redéfinition de la culture, Gallimard, septembre 1986, Paris

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