L'architecture comme gifle au béton armé, Kazimir Malevitch

Publié le par An-architecte

 

« Analogie des voies qui mènent à la saisie de la vérité de l’art en peinture et en poésie. La couleur, la ligne, la surface plane sont le but autonome de la peinture, la conception picturale ; le mot, son tracé, son aspect phonique, le mythe, le symbole sont la conception de la poésie. »


Vladimir Maiakovski, « De la poésie russe récente »

                                   (Thèses de la conférence du 20 novembre 1912)1


Le peintre qui écrivait l’architecture en prose


Introduction

On observe dans les écrits relatifs à l’art de Malevitch un essai fondamental de réflexion sur la langue, cet essai est contemporain de ceux de Wittgenstein, Sapir, Whorf et Saussure. Cependant, qu’on nous accorde le crédit, ici, de partir à la recherche d’une parenté plus sûre. C’est dans ses travaux scripturaux, et notamment celui qui nous intéresse, et non chez Duchamp, comme on l’affirme souvent, qu’intervient l’auto-réflexion sur le vocabulaire imagé. Il est relativement admis, aujourd’hui, que la langue ne détermine pas seulement notre culture, mais aussi les limites et les possibilité de penser dans une sorte d’interaction dialectique. Ainsi, lors de la visite de Marinetti (figure emblématique du futurisme italien) à Moscou, ceux que l’on avait, alors, la coutume d’appeler les « cubo-futuristes russes » affirmèrent fièrement leur autonomie de pensée par l’invention d’une nouvelle dénomination de leur mouvance artistique : les « Boudetliane » ou aveniristes. Ce néologisme, ces derniers le durent, à la personnalité alors presque tutélaire et respectée en de larges milieux, de Vélimir Khlebnikov 2. Aussi, l’une des clefs pour une meilleure compréhension de ce texte devra, donc, être cherchée dans l’étroite complicité de pensée3 qui unis les deux amis, le peintre et le poète scientifique. Mais, nous voudrions, avant de commencer son étude prosodique que cette relation soit indiscutablement établie, et justifie, ainsi, du parti du second mouvement.


une amitié interdisciplinaire


Le rapport entre art et science d’une part, et avec Khlebnikov d’autre part, devrait trouver un écho dès 1913 dans l’œuvre peint de Malevitch. La lithographie « Mort simultanée d’un homme en avion et en chemin de fer », dont le titre est inscrit dans la pierre, est thématiquement unique dans son travail pictural, mais, renvoie explicitement à l’article qui nous occupe. Par ailleurs, dans ce titre insolite, on discerne la prégnance des problématiques mathématiques-physiques concernant, la vitesse, le mouvement, et la simultanéité en un mot l’espace-temps, question gnoséologique chère à Khlebnikov, et avant lui son maître Lobatchevski, qui furent, tous deux, éminents enseignants à l’université de KAZAN4.

Comme l’a relevé Jakobson dans son article sur Khlebnikov de 19195, la déformation sémantique du mot doit être considérée chez ce poète comme « une possibilité importante du néologisme poétique... comme la non-figuration (bespredmietnost). Cette tendance non-figurative inédite dans la formation verbale fut illustrée pour la première fois dans : « Gifle au goût du public » en 1912.

Le peintre Malevitch étudia les articulations disciplinaires, sa vie durant, et explora, avec une liberté d’homme, les divers champs qu’elles lui offrirent. Son intense intérêt pour l’art poétique, depuis sa participation au recueil « les Trois »6 ne se déjugea jamais. « L’alogisme en poésie » fit l’objet d’un débat public que Malevitch trouva l’opportunité de tenir, lors de l’exposition « 0,10 »7 et sa correspondance avec Matiouchine8 publiée récemment atteste d’une acuité aiguisé aux évolutions des techniques et concepts poétiques. Il y témoigne, aussi, d’une attention toute singulière portée aux « causes de la libération de la lettre.»

C’est donc, sans innocence que Malevitch emprunte la formule de son titre du 6 avril 1918 au poète Khlebnikov qui admirait Stepan Razine force de la nature, combattant pour la liberté du peuple, et Nikolai Lobatchevski, génie de la science qui brisa l’emprise des lois d’Euclide. « Je suis Razine arborant le drapeau de Lobatchevski » disait Khlebnikov. C’est cela qui voulait être pour la poésie : un libérateur. Et ce qu’il fut, de l’aveu même de son duelliste de la fraction symboliste, Guéorgui Ivanov qui voyait en lui « un vrai révolutionnaire ». C’est pourtant, ce même poète révolutionnaire qui livra un recueil en 1919 intitulé : « Ce qui est mon propre »9 ; et dont voici quelques lignes :


« Ces derniers temps, j’en suis arrivé à l’écriture des chiffres... C’est un art qui se développe, à partir des lambeaux de la science moderne, de même que la peinture habituelle, accessible à tous, est appelée à absorber les sciences de la nature. »


Le code Zaoum


C’est sur la base de ces riches rapports entre les arts visuels et littéraires que seront étudiés ici les problèmes évoqués. Dans ces principes artistiques, dans la confrontation des images qui dans leurs dimensions ne correspondent pas aux conventions de la géométrie traditionnelle, comme dans la suppression des normes métriques, se reflète la connaissance des tendances scientifiques les plus modernes et de leurs résultats (comme, par exemple, la géométrie non-euclidienne, la théorie de la relativité, le continuum espace-temps) et cela concorde avec le pressentiment de Malevitch selon lequel, « la forme est convention... »

La problématique de la relativité spatio-temporelle, qui était largement discuté, dans les cercles d’avant-garde, se fait entendre, ici, dans certaines phrases métaphoriques du peintre. Pour autant, que l’on n’aie pas à réclamer des formulations en partie poétique de Malevitch la rigueur des travaux scientifiques va de soi ; Jakobson avait proposé de cela une interprétation en 1919 déjà : « Ainsi les théorisations des poètes révèlent souvent des inconsistances logiques, car elles représentent une transposition illégitime d’une opération poétique en science ou en philosophie : la marche logique a été remplacée par une tresse verbale. »10

Dans un article de 1915, Khlebnikov déclare « Le temps mesure du monde.»11


Il nous faut, maintenant, spécifier les quatre aspects fondamentaux de la doctrine du « mot autodéveloppé » qui trouvent dans « l’architecture comme gifle au béton armé » des applications récurrentes et forment la pierre angulaire d’une « esthétique » aveniriste et de sa praxis.

  1. Formation de néologismes et déformation syntaxique

  2. Invention de la langue « zaoum » ou transmentale, concept linguistique définissant une langue universelle, « La langue zaoum est la langue œcuménique d’avenir en germe. Seule elle peut unir les hommes. Les langues de la raison séparent. »12

  3. La distorsion phonétique s’étend parallèlement à la déformation sémantique : « l’image-son », avec intention d’introduire un facteur sémantique par le rythme ou l’allitération.

  4. Une conception anti-esthetique presque militante dans la lyrique comme dans la prose peut être largement constatée chez Khlebnikov et est désignée comme la « fracture roide ». Dans un manifeste paru en 1913, il parle de « rendre rugueuse » la langue.13

Ce texte pourrait se décomposer en quatre mouvements :

  1. Pratique artistique révolutionnaire : le futurisme de 01 à 27

  2. Théorie architecturale réactionnaire : académisme de 28 à 88

  3. Pratique architecturale réactionnaire : La Gare de Kazan de 89 à 145

  4. Théorie artistique révolutionnaire : invention transmentale de 146 à 172

thème prose Malevitch

 

 

1 cité d’après Chardziev « N. Maiakovski et la peinture », in catalogue Russische Malerei 1890-1917, Stadelsches Kunstinstitut, Francfort, 1976 p163

2 qui disait, d’ailleurs, de cet exercice, dont il s’était fait une spécialité : « la création de mots est le déchirement du silence de la langue, des couches de langage sourdes-muettes » dans « Notre base », 1919, cité par Urban, T. II, p.322

3 illustrée par leur collaboration en vue de la création de l’opéra « La victoire sur le soleil » dont Khlenikov rédigea le prologue, et Malevitch dessina les costumes (certains analystes y virent les origines de son art non-figuratif.)

4 L’objet principal sur lequel s’abat le réquisitoire malevitchien, du 6 avril 1918, est, justement, la gare de Kazan à Moscou construite de 1912 à 1926 par le célèbre architecte A. Chtchoussiev (1873-1949), futur auteur du mausolée de Lénine sur la Place Rouge. Malgré l’utilisation des moyens les plus modernes, cette œuvre se ressent des influences de l’éclectisme et du Modern-style.

5 Question de poétique de Roman Jakobson, publié et traduit par Tzvetan Todorov, Paris, 1973, p22

6 in Malevitch Ecrits, (éd. Marcadé), p.41

7 cf. La reproduction de l’affiche dans Pougny Catalogue de l’œuvre. et Malevitch Ecrits II, (éd. Marcadé), p.126 n°4

8 Lettres de Malevitch à Matiouchine, publiées et commentées par E. Kovtoune in Doma 1994, Paris, 1996, p.192

9 Il nous sera permis de voir dans ce titre une réminiscence de la dialectique stirnérienne. Voir Vélimir Khlebnikov Choix de Poèmes, de T. Todorov, Paris, 1967

10 Question de poétique de Roman Jakobson, publié et traduit par Tzvetan Todorov, Paris, 1973, p16

11 Cité d’après Urban, op. C., T.II, p.71

12 Pour une définition de la langue transmentale, voir l’article de Khlebnikov dans « Notre Base » , dans Urban, t..II, p.329.

13 Ibid., p.111

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