l'anarchie et Kazimir Malevitch

Publié le par An-architecte

Anarchie


« Le drapeau de l’anarchie est le drapeau de notre moi et notre esprit, tel est le vent libre, fera frissonner, ce que ce que nous possédons de créateur dans les espaces de l’âme i».


Malevitch demeure dans une euphorie qui décuple ses capacités créatrices, durant les années qui succèdent immédiatement à la révolution d’Octobre, à laquelle il prend part comme intellectuel parmi les bolcheviques et non comme bolchevique parmi les intellectuels. Pourtant, si la dynamique révolutionnaire l’exalte, et s’il participe à toujours plus de commissions et de soviets, il est loin de prendre le train du pouvoir. Il n’appartient pas au Parti communiste et se méfie des artistes qui y adhèrent. Il se battra toute sa vie pour la reconnaissance de l’autonomie de l’artiste par rapport au politique, ce qui n’est pas incompatible avec une implication sociale constante. Pourtant, les sympathies politiques de Kazimir Sévérinovitch semblent le porter vers les mouvements anarchistes.

En effet, il collabore en 1918 à la revue Anarchie qui n’aura qu’une année d’existence. Les milieux artistiques russes, particulièrement la fraction « de gauche », « le bord tranchant » de l’avant-garde du soviet de l’Union professionnelle des peintres russes, sont influencés par les idées de Bakounine. Jean-Claude Marcadé affirme que la lecture de l’ouvrage de Max Stiner : L’Unique et sa propriétéii a eu un impact capital sur la pensée de Malevitch.

Même si dès l’été 1918, les courants anarchistes seront impitoyablement réprimés par les bolcheviques, pour lors, la revue Anarchie représente une sorte de tribune libre pour les artistes. Kazimir y publie dix-huit articlesiii.

Le premier en mars, cossigné avec ses amis Morgounov et Gane s’intitule : « les tâches de l’art et le rôle des étouffeurs de l’art ». Ils y protestent contre le fait que, malgré la Révolution, ce soient encore les mêmes personnages qui restent célébrés. [C’est Benois qui est au Conseil artistique de Petrograd et plus loin : A nouveau ce sont les mêmes qui sont à tableiv].

Quatre jours, plus tard, le 27 mars 1918, Malevitch publie un plaidoyer pour le sans-objet, le non-objectif : « Pour une nouvelle face ». Il y revient sur le basculement suprématiste et singulièrement sur le quadrangle. Ce quadrangle suprématiste est un miroir que Malevitch aveugle d’un tissu noir, s’inscrivant, ainsi, dans une tradition d’autoportrait. Par là, se perpétrait une étrange rhétorique de l’absence et de la présence : que regarde, aujourd’hui un autoportrait de Rembrandt ? Cette dialectique, Kazimir Sévérinovitch l’annihile.

Réponse, du 28 mars, est un article qui a le mérite d’amorcer des réflexions qui seront approfondies dans deux textes essentiels : le Sur Lénine et Le Poussahv. Malévitch y accuse les anciens futuristes de s’être amollis et de n’avoir pas compris que leurs efforts de bouleversements ne pouvaient souffrir de demi-mesure (ceux qui n’accomplissent les révolutions qu’à moitié, s’exposent à leur propre mort / Robespierre) :

Et de quelque manière que nous construisions un Etat dans la vie, puisqu’il est un Etat, il formera par là même une prison.

Et puisque le mot est resté mot, il formera obligatoirement une série de constructions semblables à lui et créera un Etat de même nature, qu’il soit de tel ou de tel ordrevi.

Pour Kazimir, tout est lié : le zaoumvii de Khlebnikov se saisit réellement, à travers la langue-mère, au racines sociales. Renoncer à une véritable révolution des éléments premiers qui nous constituent, c’est renoncer à la Révolution. Malevitch appelle de tous ses vœux l’avènement d’un Etat libre d’artistes par la somme des moi libérés.

« La baguette morte » datant du 1er avril stigmatise l’ingénierie culturelle étatisée dépourvue de réelles capacités décisionnelles et par voie de conséquence opérationnelles, la paralysie de l’appareil organisationnel bureaucratique et la superposition des compétences afflige le peintre révolutionnaire.

Le 6 avril 1918, Malevitch publie un article intitulé : « l’architecture comme gifle au béton arméviii ». Cette première prise de position en faveur d’une architecture nouvelle paraîtra une seconde fois, à la fin de la même année dans la revue dirigée par Pounine et MaÏakowski. Il dénonce d’une plume corrosive cet échec architectural qu’à représenté, à son sens, la construction de la nouvelle gare de Kazan et offre à la vindicte l’architecte Chtchoussiev, futur constructeur du mausolée de Lénine sur la place Rouge ! Pour Kazimir Sévérinovitch, les techniques constructives novatrices dans l’emploi du béton armé ne constituent en rien une finalité architecturale. Si la forme ne rivalise pas par son audace avec l’ingéniosité technique, alors le mariage hybride restera stérile. Par ailleurs, il est vraisemblable, comme le suppose Nakov, que Malevitch est eu vent des extraordinaires projets de villes suspendues de Georgi Kroutikov puisqu’il prône à l’instar du mouvement futuriste, une levée des formes :

Que les hautes flèches, les maisons volantes s’apprêtent à s’envoler !

 

le miroir suprématiste

i K. Malévitch, Suprématisme, L’inobjectivité du monde (dans le premier tome des écrits, Lausanne, Editions l’Age d’Homme, 1974) p.124

ii Max Stirner, L’Unique et sa propriété (Traduit et préfacé par E. Reclaire, Stock, 1900 ; Editions de la Table Ronde, Paris, 2000)

iii Tous ses articles sont réunis dans le deuxième tome de écrits, K. Malevitch, Le Miroir Suprématiste (Lausanne, Editions l’Age d’Homme, 1977)

iv Ibid. p.49

v Ibid. p. 97

vi Ibid. p. 99

vii Langue Transmentale, voir à ce propos, Question de poétique de Roman Jakobson, (publié et traduit par Tzvetan Todorov, Paris, 1973)

viii le deuxième tome de écrits, K. Malevitch, Le Miroir Suprématiste (Lausanne, Editions l’Age d’Homme, 1977) p. 56

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