L’anthropologue et ses territoires, M. Marié
« Faire de l’ailleurs, faire de l’étranger, faire de l’autre la condition de la demeure, la condition d’habitabilité d’une portion de l’espace ! D’où le thème de la migration et le thème de l’étranger comme miroirs qu’une société se donne à elle-même : l’étranger constitutif de notre image, de notre mémoire, de notre temporalité, c’est-à-dire de notre identité ; d’où aussi le thème de l’itinérance, du nomadisme, comme champs d’action capables d’ébranler le fonctionnement de l’espace public trop stabilisé et de l’ouvrir à d’autres enjeux, à d’autres défis, à d’autres modes d’appréhension du réel. Nous avons là un ensemble d’hypothèses qui peuvent opérer dans le vif des sciences sociales comme des brûlots dans le paysage un peu trop calme des analyses qui concernent le territoire comme condition d’identité,… Or il y a, je pense, au contraire, toujours et nécessairement désaccord et disjonction entre l’habitant et son habitude, entre l’acteur et l’institution. Cela fonde, je crois, l’historicité. L’historicité, c’est un peu un indice d’ironie, c’est-à-dire de désajustement, de glissement entre ces deux fictions conceptuelles que sont l’acteur et son habitacle. Et ce glissement, cette faille, est la marque du travail, au sein de ce couple impossible ( l’acteur et le système ou l’action et l’institution) d’un tiers, d’un élément étranger ; c’est-à-dire qu’un espace habité me paraît toujours un espacement par où ne cessent de se produire des événements insoupçonnés. Je dirais que sans action intervallaire, interstitielle, il n’est pas d’histoire vive ».
Daniel Vidal1
Hormis chez les éthologues et les politistes (le territoire comme domaine de souveraineté nationale ou comme phénomène régional) le temps n’est pas si loin où la notion de territoire n’intéressait pas tellement les sciences humaines. Dans les théories du changement social qui fleurirent au cours des trente glorieuses, le territoire, que l’on identifiait le plus souvent au lieu singulier, à la société locale, n’apparaissait généralement que comme miniature du général et de l’universel, sans définition propre, sans propriétés (sans qualités, dirait Robert Musil2) ou encore comme une sorte de résidu passif à réduire (la fameuse « résistance au changement », chère aux apôtres du changement social), et qui n’en finissait pas de disparaître sous les coups de la modernité.
Pour les chercheurs qui à l’époque en France étaient au devant de la scène en matière de sociologie rurale, la question du territoire était dépréciée au plan théorique, voire même purement et simplement ignorée3. Peu nombreux étaient les scientifiques qui, nourrissant le projet de conjuguer ce qu’il pouvait y avoir d’identitaire, d’enracinement et en même temps de translation, de transfert et de passage dans un territoire, essayaient de penser ce dernier comme le lieu où s’opère une forme de rapport particulier entre l’indigène et l’étranger, entre le local et l’universel, entre le local et la modernité.4
Si de nos jours les théories linéaires du changement sont données comme désuètes, l’apparition – ou la réapparition – de la notion de territoire dans toute sa polysémie, dans toute sa polyphonie de sens, peut sembler à certains comme une sorte de retour à l’obscurantisme, après la période des lumières. Le territoire ne serait-il pas alors l’un de ces mots-mana5, l’une de ces boîtes noires dont la richesse de sens, l’indéfinition même aurait pour principale fonction de mettre un peu de lubrifiant dans le compartimentage croissant des savoirs et des disciplines de l’esprit ?
Loin de renier l’intérêt de cette polysémie, qui m’apparaît comme faisant partie d’une réalité dont les sciences sociales ne peuvent faire abstraction, j’aimerais dans cet article montrer comment, à travers ma vie de chercheur anthropologue, souvent impliqué dans des territoires qui étaient à la fois lieux de vie et objets d’investigation, se sont construites en moi les différentes formes de rapport entre identité et altérité dont il vient d’être question précédemment.
J’ai beaucoup écrit sur cette question, dès les années soixante dix6 . Mais à la différence des textes précédents, où chaque nouveau territoire de vie, chaque nouvelle expérience dans sa singularité incitait à une relance de la réflexion théorique, j’aimerais ici m’élever au dessus des différents terrains et, survolant l’ensemble de ces expériences et de ces recherches, en dire ce qui aujourd’hui, à la lumière d’une réflexion sur un itinéraire et d’un retour sur soi-même, apparaît comme essentiel.
Non pas qu’il faille se représenter l’itinéraire généalogique comme un phénomène continu, comme une construction linéaire, partant d’un nuage confus de sens pour aboutir à une quintessence, à « une théorie du territoire » ; mais plus modestement, explorer une polysémie de sens et analyser en quoi les déplacements conceptuels ont quelque chose à voir non seulement avec les transformations que connaît la société dans ses pratiques et ses représentations (et les forces sociales qui les sous-tendent), mais encore les transformations que connaît l’anthropologue au fur et à mesure qu’il s’intègre à la société qu’il observe. Après tout, dans une société caractérisée par des mobilités géographiques et sociales de tous ordres, l’anthropologue voyeur ou voyageur est-il si différent du commun des mortels pour que les modestes leçons qu’il tire de sa propre expérience clinique soient tellement étrangères aux objets de ses analyses !
On ne dira jamais assez l’importance du regard pour l’étranger, celui des autres, le sien propre. L’identité des uns passe par le regard des autres. Identité, regard : deux maîtres-mots pour l’anthropologue qui débarque et qui, dans sa soif de connaissance, joue sa reconnaissance.
Aussi, dans le chaos primitif du premier établissement, le regard a-t-il d’abord une fonction de repérage (repère et repaire) que ne peuvent évidemment satisfaire ni les guides touristiques ni la presse locale dont celui-ci ne connaît pas les codes, dont il ne voit que le masque. Mais qu’y a-t-il derrière ce masque ? Comment pourra-t-il en percer le carton-pâte ? Aussi l’anthropologue se tourne-t-il d’abord vers des questions comme celles de l’indigénité, du local, de la culture locale, plus porté vers les espaces de singularité, de différence que celles de similitude et de comparabilité ; première esquisse du regard pour des nouveaux venus à la réalité d’un espace donné, ou plutôt premier faisceau de regards car, face à l’opacité d’un monde qui se masque, le chercheur ne peut que diversifier les approches.
Première approche : celle de la paysannerie conçue comme le monde de nos origines. « Pour mieux comprendre la logique qui organise la perception du monde rural, il nous faut partir de l’idée que le paysan nous renvoie aux origines de la vie, aux sociétés primitives qui sont des sociétés agricoles et nutritionnelles… L’habitant des campagnes est donc à la fois l’enfant (celui qui a à voir avec les origines), l’ancêtre (notre histoire) et une espèce en voie de disparition. Tels sont les trois principes organisateurs, plus ou moins conscients, de nos perceptions et de nos discours»7.
Cette approche archéologique de l’espace territorial où je recherchais mon antériorité historique (mes origines paysannes) ainsi que les fondements d’une identité collective ne visait aucunement à décrire des monuments anciens. Elle cherchait plutôt, à la manière d’un Roger Caillois ou d’un Charles-Ferdinand Ramuz, à montrer combien certains archétypes s’inscrivaient dans le présent des sociétés locales sous la forme de mythes fondateurs ; travail du sens lié au regard que moi, scientifique, portais sur les sociétés locales ? ou travail du sens de ces sociétés, dans le regard qu’elles portaient sur elles-mêmes ? Dans la vision que j’avais alors du monde, mon désir d’identification au monde paysan était tellement fort que les deux plans se télescopaient.
Ce même télescopage, je le retrouvais dans le monde en face de moi. Peu importait la vérité historique. L’essentiel était ici la manière dont, par exemple, le village dans lequel je venais de m’installer s’entretenait dans la commémoration d’une bataille vieille de 2000 ans (victoire de Caius Marius sur les Cimbres et les Teutons à Pourrières) dont les morts avaient fécondé le terroir (Pourrières, pourriture); alors que les archéologues avaient prouvé que cette bataille avait eu lieu à vint-cinq kilomètres de là. D’où l’importance de la mémoire, d’une mémoire locale faite de récits, de lieux, de parcours (travail, chasse, fêtes religieuses,…) et de toponymes, immense travail de nomination et de rumination que les indigènes font de leur terroir et que l’étranger n’a de cesse de rechercher et d’inventorier.
Première approximation donc de ce qu’est un regard de territoire, celui que J. Viard et moi avons appelé un regard à la grand-mère, avec ses généalogies cousines, ses ramifications centripètes et ses points de repère stables ; un regard rassembleur et qui, par conséquent, couve et protège par le marquage incessant des limites. Le principe de clôture est ici fondamental. Dans cette clôture s’expriment un certain nombre de règles.
Il y a des règles qui sortent de la terre et du ciel, de l’eau et du climat : ainsi dans la Provence où je vivais à l’époque, les gelées de printemps, la violence des orages, l’emplacement des sources,… Le territoire, comme le dit Yves Barel8, est d’abord le lieu où l’action et la pensée sociale entrent en contact avec la matière et la substance. Cette relation est d’autant plus fondamentale qu’elle est incertaine.
Il y a aussi des règles produites par l’histoire et qu’on a souvent oubliées comme productions historiques, tellement elles étaient stables ; par exemple, les structures foncières. Dans le cas de la moyenne Provence où je travaillais alors, il fallait distinguer les terres nobles, les meilleures, irrigables, où se sont succédés Romains, Eglise (templiers), nobles et bourgeois ; les terres conquises récemment sur la Durance et qui fonctionnent à la rente foncière ; les terres paysannes, sèches, de piémont, pour lesquelles l’irrégularité des sols et des climats ont imposé une grande division parcellaire et la dissémination des propriétés sur l’ensemble du territoire ; les terre communautaires (appelées « gastes » en Provence) enfin, essentielles autrefois en économie autarcique pour leurs valeurs d’usages, souvent stratégiques aujourd’hui dans les compétitions pour la chasse, pour les terres à bâtir, pour les champignons,… Ce qui fonde le territoire est l’étonnante permanence de ces règles ou plus exactement des rapports qu’elles entretiennent entre elles.
Deuxième approximation : l’image que le paysan a de lui-même et des autres, et les conséquences qui en découlent : structures sociales, relations familiales, systèmes d’autorité, types de relation à l’espace et au temps, au proche et au lointain, au public et au privé. L’essentiel est ici de comprendre combien la perception qui organise la vie du milieu est fondée sur une lecture centrée autour du corps, lecture hiérarchisée de l’espace selon des enveloppes de moins en moins précises au fur et à mesure qu’on s’éloigne du corps et de la maison.
La perception de la durée est un peu du même ordre que celle de l’espace. Elle fonctionne en couches concentriques autour du présent. Comme pour l’espace, on atteint très vite les frontières du flou où il n’y a plus d’espace. Il y a seulement des symboles sans épaisseur qui sont des marques du temps passé.
Dans ce monde qui est celui de la mémoire active et non celui de l’immobilité, l’étranger n’est pas absent. Comme le dit Regazzola, la mobilité a toujours été l’un des constituants du monde de la stabilité paysanne.9 Très rapidement, l’étranger devient même omniprésent au primo-observant. Il intervient dans la société rurale sous des formes extrêmement diverses qui ne sont évidemment pas toutes nouvelles : Etat producteur de norme - loi des marchés - résidants secondaires qui, à la manière des banlieusards pavillonnaires, ont tendance à s’enclore dans leur cosmogonie - résidants temporaires à fort capital culturel et souvent faibles moyens matériels qui, en même temps qu’ils cherchent à se fondre dans la communauté villageoise, tendent à en investir la socialité et le pouvoir - agents de turbulence en tous genres qui, profitant des points de faiblesse du village, font entrer des terres agricoles dans le marché urbain - touristes et esthètes enfin qui, par leur regard de folklore et leur recherche de l’authentique, ne voient pas que le groupe villageois cache des secrets dont ils dénaturent souvent le sens.
Toutes ces analyses sont importantes, et il n’est pas question de les renier. La recherche procède par approches, approximations et par sédimentation d’idées ; et même si on peut aujourd’hui regarder ces vérités comme des vues partielles, parfois même outrancières, elles ont été essentielles à un itinéraire. Cependant, à la relecture de ces premiers textes, je ressens une certaine gêne.
La société rurale y apparaît comme une société atomisée, faite de regards contigus (le regard de grand-mère, du paysan, de l’esthète, de l’Etat,…), qui ne peuvent communiquer parce qu’ils relèvent de cultures dont les règles d’organisation sont totalement étrangères les unes aux autres. Dans ce genre d’analyse, le « tiers », l’intermédiaire est bien présent, le plus souvent sous la forme du notable local, personnage central dans les relations que la société locale entretient avec son environnement, mais ici présenté beaucoup plus, par rapport au groupe pour lequel il incarne la figure du père, dans sa dimension défensive que dans sa dimension médiatrice. La vie ne peut naître au grand jour des projecteurs et des néons. Elle a besoin de l’atmosphère confiné des alcôves ou du commerce discret aux frontières pour produire ses alchimies et pour se propager. Dans ce développement du vivant, le notable apparaît comme le protecteur, celui dont la fonction est avant tout de préserver l’opacité du groupe, ou plus exactement de savoir ce qui peut être dit et ce qui ne doit pas l’être, sous peine de mort. En ce sens ce dernier me semble beaucoup plus tourné vers le maintien des apparences et finalement de l’incommunicabilité des cultures que vers l’ouverture et les risques qu’elle comporte.
Il y a dans cette première appréhension du territoire atomisé une sorte de schématisation (au sens étymologique du terme : simplification, stylisation, réduction presque figurative), dont on peut penser qu’elle était liée aux présupposés mêmes de l’approche : identifier le présent à des origines (approche archéologique), rechercher les principes organisateurs plus ou moins conscients des perceptions et des discours.
D’où le recours à une vision duale10, manichéenne de la campagne : d’une part les incursions agressives d’une société urbaine et d’un Etat dotés d’un regard à tendance universalisante et qui se nourrissent de l’existence du changement et de la nécessité de le gérer ; d’autre part une société paysanne restée partiellement opaque aux développements du savoir, à ses découpages, et qui déploie toutes ses astuces pour échapper au regard de l’Etat.
C’est pourquoi, dans mes premiers ouvrages sur le territoire, les Plans d’Occupation des Sols (POS) et le phénomène de la résidence secondaire m’étaient apparus d’une telle importance, parce que pour la première fois le regard étatique était en train de pénétrer les campagnes, faisant entrer le particulier, le singulier, dans des espaces de similitude et de comparabilité, enfreignant ainsi les règles endogènes et plus ou moins opaques de reproduction du rapport terres/familles/maisons. C’était- oublier que des regards d’Etat, les campagnes en avaient vu bien d’autres (dénombrements dès le XVIème siècle, cadastres depuis bientôt deux siècles, école,…) !
Dans ce jeu manichéen de l’urbain et du rural, l’anthropologue a peine à se retrouver car, après tout, même si son identification au monde paysan est forte, il ne peut oublier qu’il est étranger. Et même s’il l’est avec subtilité, avec le souci de s’adapter et avec le respect des traditions locales (et là, il pourrait s’apparenter au résident temporaire), ne fait-il pas partie de ces agresseurs toujours coupables dont il vient d’être question ?
Pour résoudre ce dilemme de l’agresseur voyeur, que l’on ne peut réduire à un simple jeu rhétorique car il en va de l’identité même du chercheur, deux solutions s’imposent. La première est, puisqu’il est lui-même étranger, de transformer son image, de la rendre positive, de montrer que ce dernier participe à la valorisation de l’espace, qu’il en est même l’un des maillons essentiel.
La seconde est de désenclaver la culture paysanne, de montrer le caractère bilatéral et complexe des rapports entre culture paysanne et culture urbaine. Pas plus que le local n’est un concept autonome, doté de substance propre, la paysannerie n’a d’existence en dehors des multiples regards qui se portent sur elle, du sien propre, de celui des étrangers (et des scientifiques).
Il faut bien voir ce que la relative indigénisation du chercheur dans le monde qu’il explore crée d’inflexion sur son regard. La frontière qu’il croyait immuable entre l’indigène et l’étranger s’avère beaucoup plus mouvante et labile qu’il ne le pensait à son arrivée. Des paysans que la société locale avait tendance à considérer comme des étrangers, parce qu’ils n’étaient là que depuis deux ou trois générations , avec l’incursion de nouvelles vagues d’immigrants, deviennent des indigènes.
Paradoxalement, le processus d’indigénisation chez le chercheur renforce son être d’étranger. Parce qu’il prend conscience de son rôle dans le village, sa vision du territoire n’est plus seulement celle d’un état, d’un acquis, mais celle d’un construit, en perpétuelle effervescence. La campagne est inventée au sens littéral du terme. Si l’étranger n’existait pas, il faudrait alors l’inventer ; pour détruire la société locale, certes, mais aussi au besoin pour la transformer, voire même la créer de toutes pièces. Comme l’observait malicieusement Yves Barel il y a vingt ans, rien de tel que d’être l’exclu d’une société locale, pour avoir envie de la créer ! Et s’il y a plus étranger encore, celui-ci joue un rôle d’accélérateur d’identité auprès des premiers. Ce faisant, le chercheur, dans cette nouvelle relation de l’étranger à la campagne, invente sa propre identité, tout comme autrefois la paysannerie avait produit sa culture.
Ce renversement éclaire la question du territoire sous un autre jour. Alors que dans la première phase, le territoire était un jeu à deux, c’est-à-dire un cristallisé d’histoire entre des indigènes et leur terroir12, dans la deuxième il devient une sorte de triangulation : l’indigène dans son rapport au terroir certes, mais ce rapport n’est jamais possible sans le regard de l’étranger. En ce sens l’étranger sous toutes ses formes, dans toutes ses gradations (tiers inclus ou tiers exclu), est le miroir réfléchissant sans lequel une société ne peut produire sa culture.
La fête au village est un bon exemple de cette triangulation. Quand je suis arrivé dans mon nouveau territoire, cette dernière n’existait plus. Je crois que ce sont des étrangers comme moi qui l’ont recréée : pas une fête d’importation, transplantée, mais la fête traditionnelle du lieu, telle que nous l’imaginions. Certains sociologues, obnubilés par la dimension de simulacre qu’il y avait de toute évidence dans ce genre de fête, l’ont dénoncée. Sans doute n’avaient-ils pas compris l’essentiel, à savoir la récupération de mémoire, la reviviscence identitaire que cette mise en scène a suscitées chez les indigènes. A l’évidence, la nouvelle fête n’était pas le retour à la traditionnelle. Elle était un composite, un bricolage d’imaginaire urbain et de mémoire retrouvée ; une autre fête, mais la vraie. Finalement, la culture, n’est-ce pas toujours cela ?
Cette rupture que je venais de faire avec une vision manichéenne du territoire n’était évidemment pas innocente du point de vue de la théorie sociale. Alors que dans la vision duale on avait tendance à rabattre les rapports sociaux sur deux cas de figure extrêmes, la disparition de l’un des antagonistes ou son intégration, sa fusion dans l’autre (ce qui revient à peu près au même), au contraire l’approche dont il vient d’être question oblige à retrouver une complexité de formes réelles entre ces deux extrêmes qui ne sont bien souvent que des cas de figure rhétoriques.
Pour illustrer ce propos, je prendrai l’exemple du tourisme, thème sur lequel je travaillais à l’époque où je faisais ces découvertes. Consultant du Secrétariat au Tourisme espagnol en 1979, j’avais observé que la vision qu’avait cet organisme était dominée entièrement par la pensée économique. Bien que ne niant aucunement la nécessité d’une telle approche, je la trouvais totalement déterritorialisée. Comme d’ailleurs au Centre d’Etudes du Tourisme d’Aix, que je fréquentais alors, il n’était question que de produit national brut, de flux, de mouvements, d’équipements et de nuitées, c’est-à-dire d’un tourisme dans lequel il n’y aurait que des touristes. Le contenu programmatique de ce tourisme était d’ordre essentiellement balistique (des trajectoires dénuées de tout contenu symbolique), reposant sur une vision implicite du tourisme qui s’apparentait à ce que les Américains appelaient alors tourisme des quatre S (sand, sea, sex, sun).
J’étais bien conscient du fait qu’il ne faut jamais perdre de vue le caractère de déterritorialisation inhérent à ce phénomène pour lequel, dans le meilleur des cas, la sociologie se contentait de voir les effets négatifs, destructeurs des sociétés locales. A une vision totalement économicisée du tourisme faisait écho un discours écologique du type catastrophique et tout aussi déterritorialisé que le précédent13.
Mais cette forme d’analyse, si tant est qu’elle répondait à une part importante de vérité (par le seul fait qu’elle se présentait comme étant toute la vérité) était loin d’épuiser le sujet tel qu’il m’apparaissait en Provence. Elle ne permettait pas de comprendre par exemple comment certains territoires (Lubéron, Camargue) étaient devenus des hauts lieux, marqués de tous les signes de la distinction, donc désirables, tandis que d’autres, celui par exemple où je vivais – le Var – apparemment tout aussi remarquables, n’avaient pas voulu (ou pu ?) incorporer des valeurs plus ou moins endogènes de lieu et de folklore.
On ne pouvait donc expliquer le tourisme uniquement par les touristes. Il fallait aussi tenir compte des éléments endogènes de la production touristique : bourgeoisies locales, commerçants, classes moyennes des villes voisines, paysans, historiens locaux, célébrités de la région,… sans lesquels on perdait de vue l’un des caractères essentiels du phénomène en tant que nouvelle forme de rapport social et de marquage de l’espace territorial. Alors que les économistes du tourisme concevaient l’espace local comme le support immatériel, cartésien de leur balistique, mon espace à moi n’était pas neutre, ni géopolitiquement, ni socialement parlant. Il avait dû être préalablement travaillé par le sens, par des processus de normalisation et de socialisation, devenir touristique pour être livré aux touristes, devenir ferroviaire pour être livré aux trains, devenir hydraulique pour être livré aux hydrauliciens,….
L’essentiel de ce que m’apprenait cette étude – et là je retrouvais le principe de triangulation mis en valeur auparavant – est que le rapport entre l’homme et le réseau technique (ici entre l’indigène et le réseau des différents professionnels du tourisme) passait nécessairement par la matière active et vivante du territoire. Prendre le problème par les deux bouts de la technique et du territoire, c’était donc nécessairement introduire les exigences universalistes de la technique, incarnées par les ingénieurs et les techniciens, sans pour autant détruire la richesse singulière du groupe local. C’était penser dans le même mouvement de l’esprit « la singularité universalisante du territoire et l’universalité singulière des techniques14».
C’était aussi adopter l’idée d’un double rapport d’adaptabilité réciproque, de la société à la technique, mais aussi de la technique qui souvent doit faire avec des sociétés locales fortes15 .Ce n’était pas seulement la société locale qui, grâce à ses capacités de ruse, devait s’accommoder de normes techniques qu’elle recevait comme du dehors, mais en même temps (et dans le même mouvement) les appareils techniques qui devaient s’adapter aux éléments qui composent leur environnement.
Ce faisant, il devenait difficile de concevoir le changement (ou ce qu’on appelle progrès) comme étant un phénomène simple et linéaire. On devait au contraire faire preuve d’une beaucoup plus grande subtilité et l’appréhender comme la rencontre souvent laborieuse d’éléments tensionnels – techniques et sociétés locales – qui avaient à se frotter les uns aux autres avant que, dans le meilleur des cas, par concessions et par adaptations réciproques, chacun d’eux puisse s’accorder aux autres. En d’autres termes, rien de tel qu’une société locale forte pour faire correctement du tourisme !
Ainsi étais-je amené à renverser l’image relativement négative que j’avais du notable dans la période antérieure. Dans la vision paradoxale du territoire telle que je viens de la formuler, le notable n’était plus cet être défensif et frileux qui passait son temps à défendre l’incognito du territoire contre les agressions du dehors, mais une pièce centrale dans le rapport entre le dedans et le dehors, entre l’indigène et l’étranger ou encore entre la culture orale et la culture écrite. Probablement parce que, comme l’étranger de Georg Simmel16, il était lui-même un peu dedans et un peu dehors par rapport au groupe local, son rôle devenait essentiel. Il pouvait par exemple être celui qui, dans un territoire dont il connaissait parfaitement les contours, se rendait capable de faire entrer dans le corps social des éléments qui jusqu’alors lui étaient étrangers, par exemple de dire à son groupe combien les propositions de l’ingénieur, ou encore celles de l’administration pouvaient lui être défavorables ou favorables, à condition qu’il les maîtrise.
J’appréciais à l’époque les thèses de Pierre Grémion, selon lesquelles le pouvoir local se condensait dans une sorte de ruse croisée, de jeu de légitimation réciproque entre deux éléments formant couple – le préfet et ses notables – pour adoucir, voire contourner les règles universalistes de l’Etat centralisateur.
Je ne sous-estime pas ce qu’il y avait de nouveau et de lucide dans cette thèse. Elle me paraissait cependant réductrice par sa vision parisienne du pouvoir local. Sur fond de domination du centre sur la périphérie, la seule autonomie qui était accordée au local était celle d’un pouvoir purement réactif, ne se définissant que par rapport à un facteur externe, la norme centrale. En dehors du fait que le couple préfet/notable n’était peut-être pas le plus performant pour rendre compte de la structuration du pouvoir local (le chassé-croisé technique/politique de l’ingénieur et du notable commençait à m’apparaître aussi instructif 17), cette thèse faisait singulièrement l’impasse sur un autre versant du pouvoir local : celui où il tire ses origines et ses ressources économiques et symboliques des patrimoines de terres, de familles et de maisons. Comment autrement rendre compte par exemple de l’étonnante permanence de certaines lignées politiques dans le temps ?
Les réflexions qui précèdent ont été pour la plupart élaborées à partir d’un lieu bien particulier, le Lubéron, territoire que j’avais choisi comme objet d’étude, lorsque je suis allé vivre dans le midi, pour son caractère éminent de « haut lieu »18. L’intérêt pour l’anthropologue de ce genre d’espace résidait en ce qu’il était déjà largement nommé, célébré, et qu’il pouvait ainsi y faire plus facilement son apprentissage. Il y trouvait à la fois un discours de lieu consistant et en même temps cette complexité de rapports dont je viens de parler.
Mais qu’en était-il du territoire-même où je vivais (le Var moyen), certes tout aussi remarquable que le précédent, mais beaucoup plus difficile à appréhender car moins offert au discours des médias et en même temps soumis à d’énormes bouleversements (crise viticole, proximité de la grande ville, pression de réseaux techniques multiples – autoroutes, TGV, réseaux hydrauliques). Lorsqu’on change par exemple de système hydraulique19, que l’on passe du réseau gravitaire à la pression, comme ce fut le cas du territoire dont il va être question maintenant, peut-on seulement parler de changement technique, tandis que la société qu’il concerne resterait, elle, immobile ? S’agit-il encore de la même société locale et du même territoire qu’auparavant ? Comment alors introduire une dimension dynamique dans la définition que l’on peut faire du territoire ?
Ces questions nouvelles se posaient avec d’autant plus d’acuité que je vivais dans un lieu remarquable par son passé de migrations et de conquêtes en tous genres (le Var central). Dans un tel lieu, où la mobilité et le passage avaient une dimension historique évidente depuis Hannibal et Barberousse, l’idée même que l’on puisse réduire le territoire à sa seule dimension d’habitacle me paraissait largement insuffisante. Elle l’était d’autant plus pour moi, qui n’avais jamais habité plus de cinq ans le même endroit, que j’étais alors à l’époque assez au courant des travaux que l’on faisait en France sur le phénomène migratoire20. Je commençais à découvrir que si, dans la plupart des recherches qu’il y avait alors sur ce phénomène, les mécanismes d’ancrage et d’identification (par exemple la dimension nationale ou régionale des populations migrantes comme principe de classement) servaient de toile de fond pour rendre compte des différentes sortes de mobilité, la situation de migrant volontaire dans laquelle je me trouvais venait en quelque sorte contredire cette prédominance de la stabilité sur le mouvement. Ce n’était plus la mobilité qu’il fallait faire apparaître sur fond de sédentarité, mais au contraire, dans un contexte de très grande mobilité, le déplacement devenait la condition première de toute expérience de sédentarisation21.
La définition que l’on a du territoire ne peut à l’évidence échapper à un tel retournement de perspective. Dans le contexte géopolitique du Var central qui était devenu le mien, le territoire était certes le lieu qu’habitent les hommes, par lequel ils s’identifient, mais plus encore il était le lieu où ils passent et dans lequel ils voyagent. Dans ces conditions, l’identité n’était plus le seul attribut de la sédentarité, sauf à vouloir réduire l’idée de territoire à la capacité de ceux qui s’en croient les dépositaires à terroriser ceux qui n’en sont pas22 . Elle se produisait aussi dans le mouvement.
L’autre conclusion à laquelle j’en arrivais alors est liée à l’intérêt que je commençais à porter sur le couple de l’ingénieur et du notable et sur cette question de l’adaptabilité réciproque entre société locale et réseau technique à laquelle j’ai déjà fait allusion.
A peine arrivé dans mon village de Pourrières, j’avais pu prendre la mesure des effets de la création d’un nouvel ouvrage de grande envergure (le Canal de Provence) sur le peuplement, sur le plan d’occupation des sols, sur les clivages politiques, sur la chasse,… Dans cette société, l’eau était une ressource locale, désirée, omniprésente dans les mentalités, dans la toponymie des lieux et aussi dans les clivages politiques, entre ceux, par exemple qui voulaient à tout prix trouver l’eau sur le terroir (les patriotes) et les partisans du progrès, prêts à payer le prix d’une eau étrangère, souvent la gauche et la droite23.
Avec l’arrivée du Canal de Provence, on assistait non seulement à un changement de technique, mais encore à un changement dans la nature de l’eau : de l’eau rare, gérée patrimonialement, à l’eau abondante, à l’eau marchandise, individualisable en tous lieux (par la pression). Ainsi pouvait-on voir à l’œuvre un certain glissement dans les représentations que les hommes se font de leur espace, des méthodes qu’ils mettent en place pour les réguler, dans les problèmes de pouvoir local et de territoire.
A un niveau plus général, l’hydraulique me semblait etre un excellent thème pour juger du caractère spéculaire des sociétés sur les techniques et des techniques sur les sociétés. En choisissant la question immémoriale de l’eau et le thème d’une technique lourde et remarquable par sa modernité, j’étais conscient de la difficulté dans laquelle j’allais devoir me débattre ; celle d’une institution pourvue de moyens considérables, appelée à prendre des décisions sans appel, à creuser, traverser, imposer, rudoyer l’espace, et en même temps, lorsque le plus gros des infrastructures était mis en place, capable de souplesse d’adaptation, de contour, de ruse pour approfondir et élargir en surface l’influence de son réseau. Donc une institution dans laquelle vont se croiser en permanence deux sortes de filiations : l’une d’ordre aménagiste, frontal et volontariste que l’on pourrait qualifier avec Dominique Lorrain24 de changement rupture, l’autre beaucoup plus adaptative et sensible aux conditions du lieu, relevant plus du « ménagement » que de l’aménagement et que l’on pourrait qualifier de changement capillaire25 .
Il me semble aujourd’hui évident que ces travaux sur le tourisme et sur l’hydraulique, du point de vue de l’idée que je me faisais du territoire, ont marqué un tournant essentiel. Ils m’ont obligé à rompre définitivement avec un mode de pensée où les deux termes d’aménagement et de ménagement s’excluaient à tour de rôle selon un jeu historique de balancier où le triomphe de l’un des deux termes devait nécessairement aboutir à l’oblitération , voire à la destruction de l’autre. Comme Janus, divinité de la guerre et de la paix, la réalité dans laquelle j’étais plongé avait deux visages, l’un personnifiant les valeurs de régularité, de rationalité, l’autre personnifiant les valeurs de complexité, de ruse, avec lesquelles il fallait composer.
Les quelques réflexions précédentes ont ceci de commun qu’elles portent sur des expériences solitaires, où le territoire est à la fois le lieu de vie et de l’investissement intellectuel. A partir des années quatre vingt, mon retour dans la région parisienne ainsi que des responsabilités d’enseignements à l’étranger et un certain nombre de voyages liés à la discussion des idées que je venais de proposer, m’amenèrent progressivement à une autre manière de concevoir ma vie d’anthropologue. Alors que dans la première phase il s’était agi essentiellement d’une méditation personnelle sur les espaces singuliers dans lesquels je vivais, dans la période suivante il va plutôt être question de l’animation d’un travail collectif en réseau, entre des chercheurs habitant des territoires différents et qui vont se servir des différentiels de sens et de culture qu’ils donnent au mot territoire pour jouer du regard croisé, c’est-à-dire faire du regard d’autrui, du regard d’ailleurs un mode de connaissance, de dépaysement et de repaysement26 .
Il n’est évidemment pas question dans les limites d’un article de décrire les conditions de ce changement de perspective. Je me contenterai ici de résumer à grands traits ce que ce changement d’espace de vie et de méthode a comporté de confirmations et d’inflexions dans la définition du territoire27, et plus particulièrement dans la définition des rapports entre techniques, réseaux techniques et territoires. La question de la régulation sociale, sur laquelle ont porté mes derniers travaux, est au centre de ces différents types de rapports.
Pour résumer ce qui à mon sens constitue l’un des premiers piliers de cette réflexion collective, on pourrait emprunter au philosophe Jùrgen Habermas un concept remarquable par son caractère transcontinental, celui d’« agir communicationnel »28. L’intérêt de ce concept, que l’auteur oppose à celui de « rationalité des moyens organisés en fonction de fins » (ou rationalité technicienne), est de faire ressortir la place déterminante que prennent les représentations qu’ont les acteurs d’eux-mêmes et de la logique des autres dans leurs interactions réciproques, les argumentaires qu’ils développent pour asseoir leurs positions, faisant ainsi apparaître l’importance de la dimension discursive dans la formation d’un savoir et d’un pouvoir sur l’espace.
Face aux dimensions nécessairement analytiques de la rationalité technique, laquelle est fondée sur la distinction, l’agir communicationnel met en œuvre d’autres dimensions qui sont de caractère plus politique, c’est-à-dire de l’ordre de l’énonciation, de la ruse et du compromis, de la synthèse et de l’absorption des contraires.
L’idée-même de régulation semble reposer sur les différentes manières que l’on a de mettre en contact et en tension ces jeux de forces. Comme dans la production d’énergie électrique, la bonne régulation réside dans le bon écartement d’un dipôle. « Confondre-analyser-confondre…, rapprocher-écarter- rapprocher,… ! Peut-être la réussite technique réside-t-elle dans l’analyse, dans la distinction poussée à son paroxysme. Peut-être la réussite politique est-elle dans l’absorption des contraires, la ruse efficace étant celle du compromis… »29 .
L’autre grand apport de ce travail collectif a trait à un problème essentiel de méthode, et plus particulièrement aux différentes manières dont se positionne le regard historique concernant l’espace territorial. Lorsqu’un chercheur aborde une question qu’il ne connaît pas ou qu’il connaît peu, il a en général deux façons d’organiser son savoir et ses matériaux dans le temps.
La première consiste à vouloir classer les faits dans l’ordre chronologique. Le mobile principal de ce genre d’approche est, me semble-t-il, qu’en faisant appel au passé, à l’histoire, il s’attache à répondre à des questions du présent, donc selon des notions empruntées aux hommes d’action et d’une grande actualité politique. Je pense par exemple à la prolifération dans le discours scientifique d’aujourd’hui de mots tels que ceux de régulation de type top-down (terme emprunté aux Etats-Unis pour qualifier une politique de l’offre impliquant des mesures étatiques et jacobines ainsi qu’une certaine vision centralisatrice des rapports centre-périphérie) – régulation de type bottom-up (c’est-à-dire une politique de la demande fondée sur la négociation à la base et la capacité énonciative du milieu local à faire remonter du bas vers le haut, par exemple du quartier à la région, puis vers les instances étatiques, ses besoins et ses aspirations)30, ou encore à l’opposition que l’on fait souvent entre deux représentations de la gestion de l’espace, celle par gouvernement (c’est-à-dire une approche fondée sur le pouvoir du centre d’imposer à la périphérie ses modèles de modernité technologique, de liberté ou d’ouverture internationale) et celle par gouvernance (une sorte de « bricolage de l’action publique locale» par négociation et compromis en milieux décisionnels complexes).
Ce qui me parait essentiel dans ce genre d’approche est qu’il confère à la notion de crise une importance considérable. L’intérêt de l’idée de crise est de définir un avant et un après, et donc de faire apparaître un progrès, une évolution, voire une rupture entre deux formes de gestion et de traitement de l’espace tendantiellement différentes : par exemple le passage d’une gestion « top-down » à une gestion « bottom-up », ou encore d’une gestion à tendance « gouvernementale » à une gestion à tendance « gouvernance ». L’approche diachronique permet entre autre de faire apparaître le coté extrêmement positif de la notion de gouvernance, comme pédagogie incontournable d’apprentissage du bon niveau d’appréhension et de coordination des problèmes.
L’autre manière de conditionner le regard historique est celle qui consiste à se servir de la typologie gestionnaire de l’espace dégagée dans la phase précédente d’approche diachronique ( par exemple le « top-down » et le « bottom-up ») pour ensuite faire apparaître que, quel que soit le moment que l’on choisisse, le passé ou le présent, les deux formes ainsi observées s’interpénètrent certes selon des modes et des proportions qui peuvent varier dans le temps, mais elles sont toujours présentes, nécessairement présentes, à chaque moment de l’histoire.
Le postulat qui sous-tend cette approche que l’on pourrait qualifier de synchronique est que, pas plus qu’il n’était possible durant la période « top-down » de s’en tenir aux seules dimensions de l’action régalienne, pas plus il n’est possible, aujourd’hui, où les esprits sont beaucoup plus tournés vers des solutions de type « bottom-up », de penser que la seule façon que l’on ait de spécifier le territoire soit celle de l’énonciation et de la négociation à la base.
Autrement dit, aujourd’hui comme hier, le principe de régulation m’apparaît comme dispositif stratégique permettant de stabiliser en permanence des formes potentiellement antagoniques de l’espace, celles qui procèdent par édiction de normes du haut vers le bas, et celles qui cherchent à dégager des consensus du bas vers le haut.
Cette mise en tension des deux représentations qui jusqu’alors ne pouvait se faire car le temps diachronique de la crise permettait qu’elles n’aient jamais à se mesurer entre elles, me semble de la plus haute importance pour la compréhension de l’interaction sociale. Cela vient conforter cette idée émise précédemment qu’une action volontariste et normative de « gouvernement » n’a de chance de bien fonctionner dans la longue durée que si, paradoxalement, cette action a su rencontrer de l’épaisseur sociale, des sociétés locales assez fortes pour lui résister ; ou (hypothèse d’école) que l’action gouvernementale a été conçue dès son départ en des termes tellement adaptés et adaptatifs à l’environnement qu’elle se déploierait et s’imposerait sans rencontrer véritablement de résistance31 .
D’où cette autre idée que le « gouvernement », ou l’aménagement comme processus volontaire d’organisation et de fertilisation de l’espace, ne réussit bien que s’il s’accompagne d’une certaine dose de « gouvernance » (ce que personnellement j’appelle « ménagement » du territoire). Lorsqu’on parle de gouvernance (ou de ménagement), on ne peut se situer dans une logique univoque de l’action, du rationnel face à de l’irrationnel, mais dans la perspective d’au moins deux formes de rationalité qui interfèrent en permanence : l’une qui est de l’ordre de l’interventionnisme, de l’ « arraisonnement ». L’autre logique, au contraire, parce que le sens donné à l’espace n’est jamais homogène et qu’il est parcouru par toutes sortes de forces politiques, corporatistes, sociales, économiques, ayant chacune son dynamisme, est de l’ordre de la négociation et du compromis. L’une et l’autre sont en permanence indissociables.
Le deuxième postulat d’une vision synchronique de l’histoire est à mon sens de mettre à jour l’ambiguïté de la notion de gouvernance. Après tout, les mots ont leur fonction et leur histoire dans un contexte donné, et le propre de sciences humaines est précisément de comprendre d’où ils viennent, les inflexions de sens qu’ils ont connues ; pourquoi ils émergent à telle époque dans le langage savant ou dans la langue courante et pourquoi ils disparaissent, comment ils sont utilisés dans certains cas comme « révélateurs » et dans d’autres comme « occulteurs », comme façons de dire ou comme façons de ne pas dire.
Or, de ce point de vue, si le versant explicite du mot gouvernance est de révéler une certaine manière de tenir compte des valeurs communautaires (des valeurs de proximité et de subsidiarité), de privilégier les formes de la négociation par rapport à celles de la rationalité technicienne, il est bien possible que son versant implicite32 soit de permettre un double phénomène d’occultation.
L’un consisterait en ce que l’accent porté sur les valeurs endogènes et sur le dynamisme des milieux sociaux, sur leurs rituels de proximité et d’identité, ait pour corollaire d’atténuer, d’euphémiser les dures réalités de l’irruption du mondialisme dans tous les recoins du local. L’autre viendrait du fait que, en concentrant l’attention sur la négociation et ses procédures, on risque fort d’occulter ce qu’il peut y avoir d’antagonique et de conflictuel dans la formation des structures sociales.
Enfin un dernier postulat de cette vision synchronique de l’histoire est qu’elle oblige à rompre définitivement avec un mode de pensée manichéen, c’est-à-dire une vision des choses où les valeurs d’aménagement et de ménagement, les valeurs d’arraisonnement de l’espace et de civilité s’excluent à tour de rôle, comme si elles ne pouvaient être conçues que dans leur confrontation, leur irréductibilité.
Sans doute l’un des penseurs qui a su le mieux échapper à ce manichéisme est le sociologue Georg Simmel, pour qui la rencontre des deux termes antagoniques est nécessairement au centre de tout processus créatif. L’idée que l’on peut retenir de cet auteur est que, loin d’être des ratés de parcours, des accidents, des obstacles à éliminer, les tensions, les conflits sont au contraire inhérents à la formation de toute vie sociale.
On pourrait croire que dans le théâtre de la vie où s'affrontent éléments positifs et éléments négatifs, le négatif soit ce dont il faut triompher pour que la vie l'emporte. Pour Simmel au contraire, il faut considérer la vie comme une totalité qui englobe les contradictions, une totalité qui est présente dans chacun des contraires et dans leur coexistence.
Cette variation sur le thème très ancien dans la philosophie occidentale de l'antinomie entre l'un et le multiple, entre l'unité et la diversité, entre l'association et la dissociation, entre le consensus et le dissensus (Heraclite),... prend chez Simmel la forme de l'allégorie entre le pont et la porte 33. Le pont est ce qui réunit et la porte ce qui sépare. Dans ces conditions de coexistence des contraires, il n'y a pas d'un coté le conflit et de l'autre la coopération comme catégories exclusives l'une de l'autre, mais entre les deux une sorte de dialectique que l'un des commentateurs de Simmel (F. Léger) appelle avec beaucoup d'à propos une "dialectique sans synthèse", une dialectique toujours inachevée dans la mesure où pour cet auteur, tant qu’il y a de la vie, rien n'est jamais joué.
Par le biais de cette tension dialectique entre le conflit et la négociation , il est possible de faire retour sur cette question de la régulation sociale dont il était question antérieurement. Examinée sous cet angle nouveau, la régulation apparaît non plus comme un instrument de gouvernement permettant d’imposer à des sociétés un certain nombre de contraintes formulées au travers d’énonciations purement techniques et performatives des problèmes. Au contraire il faut voir le principe de régulation comme un dispositif stratégique permettant de stabiliser toutes sortes d’antagonismes (réels ou potentiels).
Pour rendre compte de cette évolution qu’il y a dans les esprits, je me servirai cette fois de la définition qu’un juriste de Montpellier, M. Miaille, donne de la régulation34 . S’inspirant d’une certaine école économique - nommée « régulationniste » (Aglietta, Boyer,…) – celui-ci s’attache à montrer combien la régulation est un processus de reproduction d’un système social dans toute sa polysémie. Pour ce faire, il doit intégrer dans son analyse une multiplicité de facteurs ; non seulement ceux qui relèvent de l’économie, mais encore ceux ayant trait aux politiques publiques, à l’Etat, aux procédures de négociation,… Donc une tentative d’explication qui cherche à intégrer ce que la théorie économique avait eu jusqu’alors tendance à éliminer, à « externaliser », et dont tout l’intérêt vient précisément de ce qu’elle porte l’essentiel de son effort à prendre en compte ce refoulé : à savoir les innovations, les exceptions, les conflits et les désordres. M. Miaille dit quelque part : la notion de régulation est faite pour penser « un désordre durable », une sorte de « désordre organisateur ».
J’aime assez cette définition car elle introduit ce fait essentiel que les tensions ou les conflits sont inhérents à tout phénomène de régulation et que les équilibres sont toujours à repenser. Tout le problème est de savoir comment chaque société, chaque territoire, en fonction des contraintes qui sont les siennes et de sa propre culture, va savoir doser entre ces différentes composantes et tensions pour les installer dans la durée.
1 Vidal D., Le territoire de l’altérité, in « Sociologues en ville », Sylvia Ostrowetsky éd., l’Harmattan (coll. Géographies en liberté), 1996.
2Musil R., L’homme sans qualité, Paris, Seuil, 1979.
3De la Soudière M., De l’esprit de clocher à l’esprit de terroir, in Ruralia (Revue de l’Association des Ruralistes français), n° 8-2001, pp 159 à 168.
4Sans aucune prétention à l’exhaustivité, je citerai ici : - Barel Y., Modernité, code, territoire, in Annales de la Recherche Urbaine, n° 10-11, 1981 – Dubost F., Côté jardins, Paris, Scarabée and Co., 1984 – De la Soudière M. (ss. la direct. de), Seuils, passages, in Communications, n°70, Seuil, 2000 - Marié M. et Viard J., La campagne inventée, Actes Sud, 1977 – Marié M. (avec la collaboration de Tamisier C.), Un territoire sans nom, Méridiens-Klincksiek, 1982 – Marié M., Pour une anthropologie des grands ouvrages hydrauliques, in Les Annales de la Recherche Urbaine, n° 21, 1984, pp. 5 à 35. Récemment Lire les territoires, Maison des Sciences de l’Homme « Villes et Territoires », CNRS et Université de Tours, ss la dir. de Jean Y. et Calenge Ch., Tours, 300 p., 2002.
5Mana, mot d’origine mélanésienne, souvent employé par les ethnologues pour désigner une forme de pouvoir surnaturel, de destin ou de principe d’action.
6Par exemple les documents cités dans la note 3, ainsi qu’un ouvrage plus récent, où il est amplement question de territoire, d’aménagement et de ménagement du territoire : Les terres et les mots, Méridiens-Klincksiek, Paris, 1989, 214 p.
7La campagne inventée, page 16. Bien que ce livre ait été rédigé en collaboration avec Jean Viard, il sera ici uniquement question de mes propres positions et de mon état d’esprit au moment de l’écriture. Pour le rôle critique qu’il a eu de cet ouvrage, je tiens par ailleurs à rendre ici hommage au sociologue rural Placide Rambaud. Il est à l’origine de certaines interprétations de cet article.
9Barel Y.,Modernité, code, territoire, article déjà cité.
10Thomas Regazzola, Campagne et ville. Analyse historique du devenir de la petite ville, DGRST-Socio-économie des transports, 1978, document multigraphié. La sociologie, telle que je l’avais vécue jusqu’alors et telle qu ‘elle m’avait été apprise lors de mes études, était d’ailleurs nourrie de ce genre de découpage à tendance duale ; par exemple, l’ouvrage de Ferdinand Tönnies, Communauté et Société, qui allait être le précurseur d’un autre dualisme magistral, celui d’Oswald Spengler (culture et civilisation).
11Modernité, code, territoire, ouvrage déjà cité.
12Comme Martin de la Soudière, dans son article cité antérieurement (De l’esprit de clocher à l’esprit de terroir), j’utilise ici le mot terroir dans le sens de lieu habité, parcouru et nommé par des individus ou des groupes sociaux, et non pas dans son acception agronomique courante de lieu agricole productif.
13Dont le livre du sociologue espagnol S. Gaviria (« Espana a gogo ») était une bonne illustration.
14Jean-Paul Sartre, L’idiot de la famille, Collection « Tel », Paris, 1979.
15Les terres et les mots, ouvrage cité. Alors que cette idée est maintenant monnaie courante, il ne faut pas oublier que dans les années 70 et même 80, elle était difficilement admissible.
16Simmel Georg, Sociologie. Recherche sur les formes de la socialisation, Berlin Duncker et Humblot, 1958 – ouvrage commenté par Julien Freund in Sociologie et épistémologie, PUF, 1981.
17Cette approche du pouvoir local par le chassé/croisé de l’ingénieur et du notable est au centre de mon ouvrage Le territoire sans nom, cité antérieurement.
18Micoud A. (ss la dir. de), Des haut-lieux. La construction sociale de l’exemplarité, Paris, CNRS, 1991, particulièrement De la Soudière M., « Les hauts-lieux… mais les autres ? », pp. 17-31.
19Pour une anthropologie des grands ouvrages hydrauliques, ouvrage déjà cité.
20Allal T, Buffard J-P, Marié M., Regazzola T, Situations migratoires ou la fonction miroir, préface de Michel Marié, Paris, Galilée, 1976.
21Dans cet esprit, la thèse récente de Constance De Gourcy, qui doit être prochainement éditée, La migration urbaine volontaire entre itinéraires bibliographiques et inscription spatiale. De la dimension mémorielle de l’habiter, Institut d’Aménagement Régional, Université d’Aix-Marseille III, 29 mars 2002. De même le remarquable ouvrage d’Anne Gotman, Le sens de l’hospitalité. Essai sur les fondements sociaux de l’accueil de l’autre, PUF-Le lien social, 507 p., Paris, mai 2001.
22Dans la période actuelle de montée des populismes en Europe, l’idée apparaît comme d’autant plus opportune.
23Martinelli B., Communauté paysanne et système de production. Pourrières (Var), Thèse de troisième cycle. Université de Provence, 1979.
24Lorrain D., Le secteur public local entre nationalisation et décentralisation, Les Annales de la Recherche Urbaine, n° 13, hiver 1981.
25Par exemple, pour pouvoir réaliser leur grand ouvrage, les ingénieurs ont du se plier à l’imposition qui leur était faite par les grands notables de la région ainsi que par le pouvoir central d’incorporer un vieux réseau gravitaire construit à la fin du XIXème siècle, d’un entretien onéreux et d’une rentabilité très faible – le Canal du Verdon – L’apprentissage que firent les ingénieurs du pouvoir local à travers la gestion de ce vieux réseau fut à mon sens un moment déterminant de leur formation.
26Sur cette manière de jouer du regard croisé (entre Québec et France) : Gariépy M. et Marié M. : Ces réseaux qui nous gouvernent ?, Paris, L’Harmattan-Villes et Entreprises, 1997 – ou encore entre Maroc, Espagne et France : Marié M., Larcena D. et Dérioz P., Cultures, usages et stratégies de l’eau en Méditerranée occidentale. Tensions, conflits et régulations, Paris, 1999, L’Harmattan-Villes et Entreprises.
27Sans d’ailleurs pour autant effacer les définitions antérieures.
28Habermas J., Théorie et pratique, Paris, Payot, 1975. Du même auteur L’espace public, Paris, Payot, 1978.
29Pascon P., Trente ans de sociologie du Maroc (textes anciens et inédits), i Bulletin Economique et Social du Maroc, n° double, janv. 1986. Lire plus particulièrement dans cet ouvrage Courte visite dans la cuisine des sciences humaines, où l’on voit apparaître la contradiction comme ferment de la pensée et du travail des sciences humaines.
30Bref, tout le travail qu’une société doit opérer sur elle-même en termes de savoirs et de pouvoirs pour atteindre de façon tendantielle à sa propre régulation.
31Ces réseaux qui nous gouvernent ?, ouvrage cité.
32Comme d’ailleurs le laissent penser certains auteurs. Faut-il réinventer la dialectique ?, article cité.
33Simon P-J, 1991,Histoire de la sociologie, PUF fondamental, 534 p., particulièrement le chapitre consacré à Simmel. Pour une initiation générale à l'oeuvre de cet auteur, lire par exemple Léger F., 10989, La pensée de Georg Simmel (préface de Julien Freund), ed. Kimé, Paris, 374 p. – Pour une vision plus particulière de la façon dont Simmel aborde la question du conflit social : Simmel Georg, 1990, Philosophie de la modernité/II (introd. et trad. De J-L Vieillard-Baron), lire "conflit et modernité, pp 189-289 – Coser Lewis A. , 1956, The functions of social conflict, London, Routledge and Kegan Paul. Cet ouvrage a été traduit en Français en 1982 : Les fonctions du conflit social, Paris, PUF (coll. Sociologies), 184 p.
34Miaille M. (dir.), 1995, La régulation entre droit et politique, colloque du Centre d’Etudes et de Recherches sur la Théorie de l’Etat, 1-2 octobre 1992, Université De Montpellier, l’Harmattan, Logiques juridiques, 272 p.