Autour de la fonction sociale de la frontière, Claude Raffestin

Publié le par An-architecte

Université de Genève

Il est fabuleusement intéressant de découvrir au fil des années

que l'idée européenne, celle de l'intégration en particulier, est

créatrice d'une nouvelle mythologie. Je me garderai bien de définir -

cette mythologie en la qualifiant, quand bien même l'envie de le

faire est forte. Je préfère, n'ayant pas le loisir de trop m'étendre sur

le sujet, choisir un aspect du mythe européen, celui-là même qui

concerne les frontières. De plus en plus, on parle d'une «

Europe sans frontières », d'une « Europe aux frontières gommées » ou

d'une « Europe libérée du carcan des frontières ». Peu importe,

finalement, l'expression retenue, puisque l'idée semble assez couramment

partagée que les frontières n'ont plus de signification et

qu'il convient de les supprimer.

Le Zeitgeist qui prévaut est effectivement saturé par cette

nécessité de faire disparaître les frontières et cela renseigne sur

une chose extrêmement importante à savoir que les frontières, en

tout cas dans la conscience européenne, ont été vécues comme

des obstacles et des contraintes auxquels ne sont attachés que des

aspects négatifs. C'est évidemment une illusion mais une illusion

qui prend toutes les allures d'un mythe unique du style « le tout

à l'intégration» par «l'abolition définitive des frontières».

Comme l'a écrit fort justement Odo Marquard, toute tentative

de détruire un mythe, ici la frontière, est une manière d'en créer

un ou plusieurs autres1. Cette «nouvelle mythologie» de l'abolition

des frontières est d'autant plus intéressante qu'elle coïncide

avec une volonté confuse de faire disparaître les frontières ou si

l'on préfère les limites dans d'autres ordres et domaines de la

société. On assiste à un processus d'homogénéisation, d'intégration

et d'incorporation d'éléments autrefois séparés et différents

dans des ensembles dont la cohérence est pour le moins douteuse

car elle s'enracine le plus souvent dans une négation de l'histoire

de quelque nature qu'elle soit.

En effet, l'abolition des frontières n'est jamais autre chose

qu'une amnésie souhaitée et voulue. L'amnésie débarrasse de

beaucoup de problèmes mais elle en crée tout autant. Par ailleurs,

il n'y a pas d'amnésie collective réussie...

Autant dire tout de suite que le slogan « il faut gommer les frontières

» n'a aucun sens à long terme car la notion de frontière est

non seulement constitutive du vivant mais encore constitutive du

vivant en société. Tout au plus, par ce slogan, les sociétés

européennes sont en train de se fabriquer une crise supplémentaire

par la confusion des limites.

L'Europe, à cet égard, est exemplaire car elle tend à dévider

son histoire à des rythmes différents, voire opposés. Au lendemain

de la Première Guerre mondiale, sur les ruines de l'Empire

austrohongrois se constituèrent des États souverains, généralement

de petite ou moyenne dimension comme l'Autriche, la Tchécoslovaquie

et la Hongrie, Les difficultés de la Russie tsariste avec la révolution

soviétique suscitèrent la renaissance de la Pologne et la création

des États baltes. D'une manière générale, l'Europe de Versailles

a été une « machine à faire des frontières ». A leur tour, les événements

qui ont précédé et accompagné la Seconde Guerre ont remis

en cause les frontières. Au fameux « cordon sanitaire » s'est substitué

le non moins fameux « rideau de fer » avec toutes les conséquences

que l'on sait. Les événements récents, depuis 1989, avec la chute

du « Mur de Berlin » et les problèmes intérieurs de l'U.R.S.S., ont

de nouveau tout remis en cause. L'Europe est bien le continent des

partitions. L'Europe est une « machine à faire des frontières » qui

n'a pas fonctionné que pour son propre compte puisqu'elle a affecté,

par ses pratiques, l'Amérique, l'Afrique et l'Asie. Le tracé des frontières

a été dans une très large mesure influencé par les pratiques

européennes en la matière depuis le XIXe siècle2.

1. Marquard Odo, Apologia del caso. Il Mulino, Bologna 1991.

2. Cf. Guichonnet Paul et Raffestin Claude, Géographie de frontières,

Paris, P.U.F., 1974.

La frontière a non seulement un fondement biologique mais

encore et surtout un fondement social. Dans l'ordre moral comme

dans l'ordre matériel, la limite est assortie d'un rituel indispensable

au passage et à la transgression. Abolir la frontière se veut

une transgression définitive qui n'est rien d'autre, somme toute,

qu'une affirmation de ce qu'on transgresse. Cette mythologie

européenne révèle le caractère dérisoire de notre connaissance des

frontières.

Cette constatation nous amène à esquisser une théorie limologique

de manière à encadrer une éventuelle observation de la fonction

sociale de la frontière.

Une théorie limologique ? J'entends les ricanements et je vois

déjà les sourires ! Comment élaborer une théorie des limites à propos

d'un phénomène aussi changeant et donc aussi incertain que

celui de la frontière ? Il ne s'agit évidemment pas d'une théorie

des formes matérielles que peut prendre une frontière, celle-là les

géographes l'ont entreprise et elle ne présente guère d'intérêt

sinon pour quelques spécialistes de la guerre conventionnelle ou

pour ceux-là mêmes qui démarquent la frontière en cherchant à

minimiser les coûts de sa surveillance et de son entretien.

J'entends par théorie limologique, une théorie qui permette

d'observer les effets multiples de la frontière sur les collectivités

et les espaces concernés à travers les fonctions qu'assume, qu'on

le veuille ou non, la frontière3.

En effet, la frontière est un « invariant » structurel, sinon morphologique,

dont la construction est conditionnée par un interface

éco-bio-socio-logique. Cet interface assume quatre fonctions essentielles

: traduction, régulation, différenciation et relation.

La limite est toujours la traduction d'une intention, d'une volonté,

d'un pouvoir. Dans cette perspective la frontière est trace, indice,

signe et à l'extrême, signal. Autrement dit « vivre » consiste à produire

des limites qui traduisent la portée limite d'une activité, d'une

force. Au-delà de cette limite, il y a affaiblissement, déstructuration

et désorganisation. La limite traduit de l'information et par là

même elle devient un instrument de taxonomie territoriale. En tant

que traduction la frontière assume une première fonction sociale.

Le 1er janvier 1993, si l'Acte unique européen est mis en place,

comme c'est prévu, les frontières des pays de la C.E.E. avec les

pays non membres seront « chargées » de toutes les informations

de la communauté et toute discordance par rapport à l'extérieur

aura pour effet de déclencher tout l'appareil de contrôle. Dans

ce cas, la frontière agira comme une « membrane » qui règle des

échanges entre un territoire et son environnement.

3. Raffestin Claude, Éléments pour une théorie de la frontière,

in Diogène, 134, avril-juin 1986, Paris, pp. 3-21.

C'est la fonction de régulation qui délimite un système complexe

de ressources reliées entre elles par des flux de diverses

natures qui communiquent avec des réservoirs, des poches à

temps. La limite est régulation en ce sens qu'elle délimite une aire

à l'intérieur de laquelle règne une autonomie relative pour ceuxlà

mêmes qui l'ont instituée. Elle est garante d'une homéostasie

sociale et en ce sens elle agit comme un commutateur qui ouvre

ou ferme, permet ou prohibe.

La limite est encore différenciation. Elle est fondatrice de différences

qu'elle permet d'instituer ou de préserver. Aucune activité

ne peut se passer de différences.

L'indifférenciation débouche sur le chaos et par conséquent sur

la crise. La limite est une manière de lutter contre l'entropie qui

menace, à terme, tout système".

Enfin la frontière est relation dans la mesure où elle juxtapose

des territoires qui se confrontent, se comparent et se découvrent.

Dans ces conditions les relations peuvent être d'opposition,

d'échange ou de collaboration.

La fonction sociale de la frontière est encadrée par cette théorie

limologique mais à cet égard il faut préciser que le fonctionnement

social de la frontière peut être extrêmement réduit si les éléments

théoriques ne sont pas actualisés par le système étatique

qui les sous-tend.

Un exemple assez intéressant est, à cet égard, le Brésil dont

le développement frontalier terrestre est considérable, plus de

15 000 km, et qui comprend 9 triplex confinium. Bien qu'objets de

conflits qui ont donné lieu à de multiples conventions et traités au

XIXe et au XXe siècle, le Brésil n'a, dans l'ensemble, actualisé que

la fonction militaire de la frontière. Longtemps tourné vers l'Atlantique,

le Brésil commence seulement à comprendre qu'il doit revoir

toute sa politique continentale en s'appuyant sur ses frontières avec

les autres républiques d'Amérique latine (seuls l'Equateur et le

Chili n'ont pas de frontière avec lui). Si la fonction.sociale de la

frontière n'a pas été explicitée c'est probablement qu'il s'agit de

régions peu peuplées mais aussi parce que le Brésil a été longtemps

tourné vers l'Europe et ensuite vers l'Amérique du Nord.

Ses frontières ne traduisent qu'une volonté de défense et rien

d'autre. Elles ne régulent que de rares échanges et les relations

sont peu développées le long de ces frontières terrestres. Les choses,

semble-t-il, sont en train de changer et les frontières, en tant

qu'elles ont une fonction sociale, sont de plus en plus actualisées

dans la politique brésilienne. Après un horizon océanique, le Brésil

se donne un horizon continental auquel il a tourné le dos jusqu'à

maintenant.

4. Cf. Girard René, La violence et le sacré Grasset, Parts, 1972

Faire fonctionner socialement les frontières terrestres est une

préoccupation actuelle des autorités brésiliennes qui par là même

sont en train de découvrir toute l'Amérique espagnole dont elles

ont été séparées par cette ligne « papale » tracée au lendemain

de la découverte. Faut-il voir dans cette volte-face, ce retournement

à l'échelle continentale, une réorientation générale de la politique

brésilienne ? En tout cas, il s'agit d'un phénomène qui va

contraindre a approfondir les différentes fonctions évoquées.

L'ex-Europe de l'Est est en train de redécouvrir, elle aussi, ces

fonctions qu'elle avait oubliées jusqu'à il y a fort peu de temps.

Le fameux rideau de fer, frontière surimposée par la guerre froide

et soulignée par un tronçon symbolique matérialisé par le mur de

Berlin, avait représenté une frontière non pas absolument étanche

mais dont le franchissement rendu extrêmement difficile ne pouvait

s'effectuer que par quelques points précis. Nous avons eu avec

le rideau de fer pendant des années un pourvoyeur d'exemples

d'effets de frontière drastiques au point qu'ils pouvaient se lire et

s'observer dès la limite elle-même. Effets si nets qu'ils pouvaient

décourager l'observateur qui trouvait là quasiment des exemples

de manuel, à la seule différence toutefois qu'ils demeuraient

extrêmement difficiles à étudier sur le terrain pour un chercheur

occidental en raison même du caractère quasiment sacré qui

s'attachait a la frontière et à la zone à travers laquelle elle était

délimitée et démarquée.

Je me souviens d'avoir découvert la frontière de l'Est en 1956,

lors d'une promenade avec des amis allemands dans la forêt du

Harz. J'étais loin de savoir à l'époque que je m'occuperais une

fois de ces problèmes frontaliers d'une manière professionnelle !

Pourtant, j'en ai conservé une image si forte qu'elle persiste encore

dans mon souvenir. D'un sommet boisé j'aperçus en contrebas une

zone délimitée par des fils de fer barbelés à l'intérieur de laquelle

patrouillaient des soldats est-allemands accompagnés de chiens.

C'est ainsi que j'ai découvert la violence de la frontière surtout

lorsque cette dernière traduit un projet socio-politique dont

l'idéologie est totalitaire. Pourtant quand bien même le projet n'est

pas poussé dans une direction totalitaire, la frontière conserve de

ses origines sacrées lointaines une charge de violence contre

laquelle il est difficile de lutter et à laquelle le simple citoyen n'est

pas en mesure de résister.

Au lieu de parler de « gommage » de la frontière, expression

qui, je le répète, n'a pas de sens pour tout un ensemble de raisons

légales, je souhaiterais que l'on s'efforçât actuellement en

Europe de faire disparaître la violence qui continue à coller à la

frontière. Or quoi qu'on en pense, cette violence est toujours

présente même sous des formes atténuées. Les frontaliers de la

région franco-valdo-genevoise en savent quelque chose. Souvent

« sollicités » par les douanes françaises à l'occasion d'une irrégularité

mineure, certains frontaliers ont pu être contraints à se transformer

malgré eux en « indicateurs ». Ce type de violence que je

répugne à qualifier met gravement en cause les libertés individuelles

et crée un contentieux psychologique qui empoisonne la

vie régionale et la quotidienneté des travailleurs. Que dire de la

persécution — le mot n'est pas excessif — exercée sur les Suisses

qui, pour des raisons privées, passent fréquemment la frontière

et sont exposés à des tracasseries et à des sanctions dont

le fondement légal n'est de loin pas établi. Les exemples abondent

et ce n'est pas le lieu ici d'en exposer la perversité qui ne

ressortit pas à un idéal démocratique très évolué.

On peut certes considérer cette violence rémanente comme un

épiphénomène imputable à une administration qui fonctionne an

und für sich (en soi et pour soi) mais il faut se garder d'oublier

qu'alors la fonction de régulation en est affectée. Une application

différentielle de la loi le long d'une frontière débouche sur une

crise de la limite qui encourage et stimule les transgressions. Or

une limite qui favorise sa propre transgression est une limite qui

se nie elle-même et qui perd sa raison d'être. Les contradictions

et les paradoxes de la frontière n'ont jamais été l'objet d'un

« catalogue raisonné » et c'est dommage car d'un point de vue

métonymique ce « recensement » ferait découvrir les avatars de

l'homéostasie sociale. Il est assez évident, du moins me semble-t-il,

que l'on ne peut pas se passer de la fonction régulante de la frontière

mais, en même temps, on ne doit pas perdre de vue que cette

régulation est liée à la fonction légale enracinée dans le droit positif

qui n'est rien d'autre qu'un ensemble de conventions mais rien

de moins non plus. Dès lors, tout arbitraire le long d'une frontière

met en question l'historicité du droit d'abord et sa signification

sociale ensuite : ce qui se passe sur la périphérie retentit, qu'on

le veuille ou non, sur le centre et les fondements qui le légitiment.

A la diversité linguistique et à celle religieuse s'ajoute celle

du droit en Europe : système romano-germanique et système du

common law anglais entre autres. Quand bien même il y a eu au

cours des siècles de nombreux contacts entre ces divers droits,

les différences sont suffisamment importantes pour que la frontière

conserve tout son sens de délimitation, voire de démarcation, dans

les territoires qui ressortissent à l'un ou à l'autre.

La frontière n'est pas, comme on l'entend dire trop souvent,

un accident, une « cicatrice de l'histoire » pour reprendre un mot

célèbre, mais bien au contraire un instrument dont la variabilité

morphologique ne doit pas inciter à en inférer une variabilité

sociale. La frontière est un invariant bio-social et, à ce titre, elle

est constitutive de toute organisation humaine. Même lorsqu'elle

semble complètement défonctionnalisée, donc apparemment sans

effets sur la quotidienneté vécue, elle continue à souligner des

différences légales sans lesquelles s'installerait le chaos.

A cet égard, l'ex-Europe de l'Est montre à l'envi la persistance

de ce profond besoin de différenciation qui est une demande, voire

une quête anthropologique porteuse d'une théorie de la culture.

Toute revendication culturelle est sous-tendue par une volonté de

différenciation qui débouche souvent, sinon toujours, à terme sur

un problème de frontière.

Il serait imprudent et probablement non légitime d'inférer de

cette volonté de différenciation une aspiration à plus de liberté

et de démocratie mais une chose est certaine, c'est que les deux

phénomènes ne sont pas incompatibles s'ils ne sont pas toujours

concomitants.

Finalement, la fonction de relation ne peut déployer tous ses

effets que si les autres fonctions sont remplies. Paradoxalement,

la frontière est un médiateur dont l'existence est indispensable tant

dans le domaine territorial, au sens géographique du terme, que

dans le domaine culturel, territoire au sens anthropologique.

Au risque de choquer par un apparent conservatisme, mais qui

pourtant ne saurait être qu'apparent, je prétends que toute frontière

qui remplit sa fonction sociale est indispensable à toute organisation

et qu'au lieu de chercher à gommer ce qui ne peut l'être

il est plus judicieux de repenser la frontière pour ce qu'elle doit

être et non pas pour ce qu'on croit qu'elle est. Médiateur territorial

au sens large, la frontière conditionne les systèmes de relations

et par conséquent les territorialités humaines. La frontière est

évidemment ambivalente puisqu'elle favorise et contraint dans le

même temps mais ce n'est pas parce qu'on est obsédé par ses

aspects négatifs qu'elle ne joue pas un rôle irremplaçable.

Quand réussira-t-on à comprendre que la frontière n'est pas

cette ligne tracée sur une carte ou cet obstacle dressé dans le

territoire mais bien au contraire un véritable mécanisme qu'on

retrouve au détour de chaque action ?

Cette question met en cause, bien évidemment, la représentation

banale que la plupart se font de la frontière. Cette représentation

n'aurait d'ailleurs aucune conséquence si elle n'agissait pas

à notre insu sur nos comportements. La frontière est mal « perçue »

dans la mesure où les médiateurs qui la sous-tendent sont marqués

par un système de connaissances presque complètement

dépassé mais dont la pratique politique continue à s'inspirer largement.

Il faut cesser de faire croire que la frontière est un obstacle

et une contrainte qui opposent des limitations à la liberté individuelle

et collective. La frontière est fondamentalement un mécanisme

de régulation qui garantit l'existence contre les dangers du

chaos. La frontière est ubiquiste. Cela ne signifie pas qu'elle est

toujours significative mais en tout cas qu'elle est une nécessité

incontournable. La frontière est indispensable pour les raisons

évoquées mais si elle est négative dans certains cas c'est que

les collectivités lui font jouer un rôle négatif. De la même manière

que le langage sert à dire tout autant la vérité que le mensonge, la

frontière sert tout autant à « dire » l'ordre que le désordre.

Publicité
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article